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Au Café-Chantant - Eugénie Emma Valladon dite Thérésa - 1867

lundi 29 avril 2013, par Léon la Lune

A travers la fumée, nous aperçûmes deux ou trois places vides où nous n’arrivâmes point sans difficulté. Quelle atmosphère ! Quelle odeur mélangée de tabac, de spiritueux, de bière et de gaz ! C’était la première fois que j’entrais dans ce lieu, la première fois que je voyais des femmes dans un café fumant. Nous avions autour de nous non-seulement des femmes, mais des Dames.

Il y a vingt ans, on eut inutilement cherché ce spectacle dans tout Paris. Visiblement, ces dames avaient traîné là leurs maris vaincus ; l’air dépité et empêtré de ces malheureux le proclamait assez haut. Mais, pour elles, à peine semblaient-elles dépaysées. Il avait raison, ce vieux et honnête valet de chambre qui me disait un jour, parlant de sa marquise, tout-à-fait dévoyée : — "Monsieur, on ne sait pas ce qu’un maladroit peut faire d’une femme comme il faut !" Et qu’est-ce que la femme "comme il faut" ne peut pas faire aussi d’un maladroit ? La présence de ces femmes "comme il faut" donnait à l’auditoire un cachet tout particulier de débraillement : le débraillement social !

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Thérésa (1837-1914) - Gallica

Nous avions encore une demi-heure à attendre, toutes les places étaient prises. Il passa quelques sujets inférieurs, de petites voix glapissantes, des miaulements, rien qui justifiât la surtaxe du verre de bière. Un ténor chanta je ne sais quoi ; une demoiselle, deux demoiselles chantèrent je ne sais quoi. On me dit que c’étaient des demoiselles de trois ou quatre mille francs tout au plus ; elles étaient vêtues sans aucune simplicité. Un baryton se fit applaudir. Il avait une jolie voix et la plus funèbre du monde. On eût dit un ancien représentant du peuple, de ceux de la Montagne, qui "pensaient" et qui se piquaient de tenue ; M. de Flotte, par exemple. Ce baryton ferait figure dans nos troubles à venir que je n’en serais pas étonné. Il chantait :

Un nid, c’est un tendre mystère,
Un ciel que le printemps bénit.
A l’homme, à l’oiseau sur la terre,
Dieu dit tout bas : Faites un nid !

Ces culotteurs de pipe, tous fort loin de leur nid pour le moment, et peu pressés d’y rentrer, écoutaient cela d’un œil attendri les "petites dames" retenaient à peine leurs larmes ; les dames "comme il faut" faisaient très-bien du bout des doigts. Le baryton, froid comme glace, en habit noir, en gants blancs, en barbe de quadragénaire, sucrait le dernier couplet sans perdre sa figure d’homme qui vient de consulter les lois de Minos. Enfin fit un profond salut, se retira, fut rappelé, ressalua, se retira à reculons, et la salle tout entière frémit... Elle allait paraître, un tonnerre d’applaudissements l’annonça.

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Resurrection de Thérésa par André Gill - 1867

Je ne la trouvai point si hideuse que l’on m’avait dit. C’est une fille assez grande, assez découplée, sans nul charme que sa gloire, qui en est un, il est vrai, du premier ordre. Elle a, je crois, quelques cheveux ; sa bouche semble faire le tour de la tête ; pour lèvres, des bourrelets comme un nègre ; des dents de requin. Une femme auprès de moi l’appelait "un beau brun". En somme, mais j’ai peut-être aussi un rayon de gloire dans l’œil, ce n’est pas la première venue.

Elle sait chanter. Quant à son chant, il est indescriptible, comme ce qu’elle chante. Il faut être Parisien pour en saisir l’attrait, Français raffiné pour en savourer la profonde et parfaite ineptie. Cela n’est d’aucune langue, d’aucun art, d’aucune vérité. Cela se ramasse dans le ruisseau ; mais il y a le goût du ruisseau, et il faut trouver dans le ruisseau le produit qui a bien le goût du ruisseau. Les Parisiens eux- mêmes ne sont pas tous pourvus d’un flair qui mène à cette truffe. Lorsqu’elle est assaisonnée, ils la goûtent. Notre chanteuse a ses trouvères attitrés qui lui proposent l’objet, et elle y met supérieurement la sauce.

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"La chanson française". Thérésa d’après un cliché de Nadar

Elle joue sa chanson autant qu’elle la chante. Elle joue des yeux, des bras, des épaules, des hanches, hardiment. Rien de gracieux ; elle s’exerce plutôt à perdre la grâce féminine ; mais c’est là peut-être le piquant, la pointe suprême du ragoût. Des frémissements couraient l’auditoire, des murmures d’admiration crépitaient dans la fumée des pipes, à certains endroits dont l’effet, cependant assuré, défie toute analyse. Dites pourquoi l’Alsacien s’épanouit à l’odeur de la choucroute ?

La musique a le même caractère que les paroles : un caractère de charge corrompue et canaille, et d’ailleurs morne comme la face narquoise du voyou. Le voyou, le Parisien naturel, ne pleure pas, il pleurniche ; il ne rit pas, il ricane ; il ne plaisante pas, il blague ; il ne danse pas, il chahute ; il n’est pas amoureux, il est libertin. L’art consiste à ramasser ces ingrédients dans une chanson, et les auteurs y arrivent neuf fois sur dix, la chanteuse aidant. Le succès est en rapport avec la dose.

Tout cela sent la vieille pipe, la fuite de gaz, la vapeur de boisson fermentée ; et la tristesse réside au fond, cette tristesse diserte et plate qu’on appelle l’ennui. La physionomie générale de l’auditoire est une sorte de torpeur troublée. Ces gens-là ne vivent plus que de secousses et la grande raison du succès de certains "artistes" c’est qu’ils donnent la secousse plus forte. Elle passe vite, l’habitué retombe dans sa torpeur. Le spectateur d’occasion se hâte de sortir et d’aller respirer l’air pur de la rue.

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Thérésa dans "La Famille Trouillat" par Moloch - 1874

Pour être juste ; ces représentations sont bien organisées, et j’ai pleinement admiré l’art du programme. La grande chanteuse est entourée de satellites très inférieurs. Son morceau est précédé d’une avant-garde de romances nigaudes, l’on place au plus près tout ce qu’il y a de douceâtre : Faites un nid ! Et après ce fromage blanc, tout de suite, l’ail et l’eau-de-vie surpoivrée, le tord-boyaux tout pur de la demoiselle. Le heurt est violent, et comme on dit dans la langue du lieu : Ça emporte la gueule.

Mais cette gueule, puisque gueule il y a, cette gueule animale ne savourera plus le pain, ni l’eau, ni le vin ni les fruits, et il lui faut offrir désormais une chair corrompue.

Louis Veuillot (1813-1883) - Les odeurs de Paris - 1867

Eugénie Emma Valladon, dite Thérésa sur le site Du Temps des cerises aux feuilles mortes

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