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Balzac, Dumas et Privat d’Anglemont à l’Ecole de natation

mardi 24 avril 2012, par Léon la Lune

...« C’est enfin Alexandre Privat d’Anglemont, un nom aussi obscur en dehors des cercles littéraires qu’il était connu parmi les artistes et les gens de lettres. Privat était un de ces écrivains qui n’écrivent pas, ou du moins qui n’écrivent guère, et c’est tout au plus si, dans l’espace de vingt ans, il a produit, en articles détachés, la valeur de deux ou trois volumes , parmi lesquels surnage un curieux petit in-32 intitulé les Industries inconnues.

Né à la Guadeloupe, possesseur d’un de ces états-civils hypothétiques si communs aux colonies, et que son teint de mulâtre expliquait suffisamment, Privat, dès son arrivée à Paris, se jeta avec enivrement dans les sentiers de la Bohême, sentiers si riants et si fleuris d’abord, et trop souvent ensuite hérissés de broussailles et de pierres. Grâce à son esprit original, à sa verve et à sa bonne humeur, il y fut reçu avec enthousiasme ; grâce à l’indifférence inaltérable avec laquelle il supporta une pauvreté obstinée, il devint l’un des princes de ce pays perdu de la littérature, — si bien qu’il s’y oublia jusqu’à l’âge où il était trop tard pour en sortir. Ce fut le malheur de sa vie.

Comme tous les hommes d’esprit qui ont beaucoup vécu en dehors, Privat a laissé une sorte de légende. On lui attribue un grand nombre de mots et une foule d’anecdotes, et en annonçant sa mort prématurée, les journaux ont à l’envi enregistré des documents pour sa biographie. Je ne reproduirai aucun de ces détails que vous avez pu lire partout ; mais, quoique j’aie à peine entrevu deux ou trois fois Privat d’Anglemont, je vous citerai un trait dont j’ai été témoin et qui prouve combien ce pauvre garçon avait d’à propos et de souplesse dans l’esprit.

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Balzac

C’était pendant une de ces longues séances que nous faisions, dans le temps, à l’École de natation, plusieurs de mes amis et moi, sous la présidence d’Honoré de Balzac, séances dont je vous ai parlé, l’an passé, dans un de mes Bulletins. Nous étions attablés dans le restaurant du lieu, écoutant notre illustre doyen et n’interrompant ses intéressants monologues que juste autant qu’il le fallait pour lui permettre de reprendre haleine, semblables à ces confidents de tragédie qui n’ouvrent la bouche que pour dire de temps en temps : « Seigneur ! » Tout-à-coup, Privat parut drapé dans un peignoir de toile. Balzac connaissait parfaitement Privat, il connaissait mieux encore l’auteur d’Antony, et pourtant, trompé par le blanc linceul qui grandissait ce mulâtre et donnait une expression inusitée à cette tête bronzée et couronnée d’une laine noire, épaisse et crépue, Balzac s’écria en tendant la main au nouveau venu : — Tiens ! Dumas !

— Moi-même ! répondit Privat avec un aplomb incroyable.

— Et de quel continent arrivez-vous comme cela, infatigable voyageur ?

— De deux pas : de Florence. J’allais m’y ennuyer. Ce pays-là a été beaucoup trop découvert pour moi ; il ne pouvait plus guère fournir que la matière de cinquante volumes. C’est fait. J’ai les manuscrits dans ma malle.

— Cinquante volumes ! s’écria avec épouvante Balzac qui, on le sait, travaillait très-péniblement et ne comprenait rien à l’improvisation prestigieuse de Dumas.

— J’en ai bien d’autres sur le chantier, sans compter les drames !

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Dumas

Et le Dumas improvisé se mit à raconter ses projets littéraires, ses voyages en Italie, au Liban et ailleurs. Il décrivit plus d’un pays que le vrai Dumas n’avait jamais songé à visiter ; il entassa anecdotes sur anecdotes, aventures sur aventures, drames sur drames, et cela avec tant de verve et de bonheur, en imitant si bien l’intonation, le geste et l’intarissable faconde du vrai Dumas, que Balzac ravi remplit, à son tour, le rôle de confident et qu’il ne desserra plus les dents, de peur de perdre un seul mot. Bref, Privat se montra étourdissant, et ce fut avec toutes les peines du monde qu’il put, au bout de deux heures, se soustraire à un rôle devenu embarrassant. Balzac ne voulait plus le quitter, et quelques jours après, quand l’auteur d’Eugénie Grandet revint à notre rendez-vous habituel, il était encore sous le charme et il s’écria du plus loin qu’il nous aperçut : — Quel charmant causeur, que ce Dumas ! Il n’y a que lui qui sache conter comme cela ! Nous sommes tous des écoliers auprès de lui ! Si, au moins , il avait la bonne inspiration de revenir aujourd’hui !

On eut beau dire, redire et répéter à Balzac qu’il avait été la dupe d’une vague ressemblance et d’un spirituel mystificateur, jamais Balzac ne voulut croire que le Dumas dont il était si enchanté n’était autre que Privat : — Vous me la donnez bonne ! s’écriait-il quand on revenait sur ce sujet, je connais bien mon Dumas peut-être, et mon Privat aussi ! avec cela qu’ils se ressemblent !

Balzac a vécu et est mort parfaitement convaincu qu’il avait réellement rencontré Alexandre Dumas à l’École de natation et il a toujours regardé comme de mauvais plaisants ceux qui ont voulu lui dire que l’éblouissant Alexandre qui lui avait raconté tant et de si belles choses était, non pas Alexandre Dumas, mais Alexandre Privat d’Anglemont. »

Jules Renoult, Bulletin littéraire de la Revue de Toulouse - 1859

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