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La femme au perroquet - 1868

mercredi 26 décembre 2012, par Léon la Lune

En 1866, à l’Exposition de peinture, dans le salon d’honneur, une toile de Courbet, représentant une femme admirable et admirée, attirait tous les regards. Chacun s’extasiait devant le talent du peintre, devant la perfection de l’œuvre. Cette femme était couchée sur une robe grenat recouverte de dentelles noires. Cette toile était le triomphe de la matière sur l’idéal, en un mot l’apothéose de la chair.

Cette toile se nommait sur le livret : la Femme au perroquet. Elle restera légendaire.

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Gustave Courbet - La Femme au perroquet - 1866

La rue Mouffetard, cette rue sordide, puante l’été, boueuse l’hiver et sale en tout temps, a aussi sa femme au perroquet, mais, hélas ! elle n’est ni enviée, ni admirée ; son salon d’honneur, c’est la rue, et si elle est légendaire, ce n’est pas au même titre que son homonyme.

Depuis trente ans qu’elle erre dans tous les quartiers de Paris, traînant ses guenilles, aussi fièrement que les anciens gueux, elle est le sujet de toutes les conversations ; tout le monde la voit, personne ne la connaît.

Pourquoi ce nom bizarre, la femme au perroquet ? Parce que personne ne sait son nom, et que, comme elle a toujours sur son bras gauche un magnifique perroquet vert, on trouve tout naturel de la nommer la femme au perroquet.

D’où vient cette femme ? Qui est-elle ? Par quel concours de circonstances est-elle ou paraît-elle réduite à une profonde misère ? Le seul moyen de répondre à ces questions était d’aller la chercher, de la trouver et de lui parler, c’est ce que j’ai fait ; et, comme Titus, je n’ai pas perdu ma journée.

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Rue Mouffetard au croisement de la rue Saint-Médard - Agence Rol - 1913

Rue Mouffetard, il existe un petit marchand de vin (nom prédestiné, il se nomme Champagne), dont la boutique, coupée en deux, est louée à une marchande de pommes de terre frites ; la maison est sombre et humide ; c’est du vieux Paris. Devant le comptoir en étain, de la paille mouillée sert de tapis au buveur. C’est là que je rencontrai la femme au perroquet ; elle était assise à une table, son perroquet sur le poing ; elle mangeait des moules. J’entrai, je m’assis à côté d’elle, et j’essayai d’entamer la conversation ; elle hésita, soit timidité ou méfiance, et me répondit à peine ; enfin elle se décida à causer. J’avoue que je fus très-heureux, depuis longtemps cette femme m’intriguait. Je l’avais mainte et mainte fois rencontrée, et son air triste et résigné m’avait touché. Je n’avais jamais oublié les regards qu’elle jetait sur les enfants qui la suivaient en se moquant d’elle ; ses regards indiquaient d’amers regrets. On eût dit qu’il y avait là une grande douleur.

C’était une erreur, la femme au perroquet n’envie rien, ne désire rien ; elle trouve meilleur un gros morceau de pain bis mangé en plein air, qu’une bonne table accompagnée de servitude. Elle vit au milieu de nous comme une sauvage au milieu des forêts de l’Amérique ; peu lui importe que l’épi poudreux meure de soif dans les sillons ; que janvier, de son haleine glacée, gerce nos visages et gèle les ceps bourgeonnants ; que le printemps fasse verdir les arbres, gazouiller les oiseaux, que le gazon de mai soit plein de fraises, de violettes et de muguets ! Elle marche, va, vient et revient, elle est libre, c’est tout pour elle.

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Joueur d’orgue - Atget - 1898

A la première vue, on dirait que la misère lui a pris mesure, car, été comme hiver, elle est vêtue d’une robe sans forme et sans nom : tantôt l’étoffe en est de soie, de barége ou d’indienne, et indique évidemment une fabrication antérieure à notre siècle. Elle est coiffée d’un vieux chapeau qui rappelle vaguement ceux des prêtres espagnols ; ce chapeau est orné de fleurs fanées. Elle est nu jambes, et a pour chaussures de vieilles savates dépareillées. J’ai dit que son perroquet reposait sur son poing ; il y est attaché au moyen d’une vieille ficelle. Elle a une chaufferette en fer battu et un cabas. La chaufferette est un luxe et sert à deux fins : d’abord à réchauffer le perroquet ; puis, en second lieu, elle s’accompagne en frappant sur le couvercle, car elle chante dans les cours, elle chante des chansons bizarres, de vieilles mélopées, et le perroquet fait chorus.

Voici un couplet de ce qu’elle chantait :

Colinette au bois s’en alla
En sautillant par-ci par-là,
Trala déridéra, trala déridéra.
Un beau monsieur la rencontra,
Frisé, poudré par-ci par-là,
Trala déridéra, trala déridéra.
« Fillette, où courez-vous comme ça ?
— Monsieur, je m’en vais dans c’petit bois-là
Cueillir la noisette.
N’y a pas de mal à çà,
Colinette,
N’y a pas de mal à çà.

On ne rit pas en entendant cette femme. Pourquoi ? Parce qu’elle chante avec conviction, c’est son bonheur, c’est sa joie, sa vocation. N’ayant pu être comédienne, n’ayant pu avoir les planches, elle a la rue, c’est plus vaste, et on y est moins difficile. Elle ne demande pas l’aumône : chanter, pour elle, n’est pas un métier pour vivre ; elle tire les cartes, elle prédit la bonne et la mauvaise aventure ; elle a beaucoup de clients, elle porte la joie au crédule, à domicile. Je lui demandai son adresse, elle me répondit : Dans la rue, on me trouve. Malgré cela, je parvins à découvrir son domicile, et j’avoue qu’il est impossible de rien imaginer de semblable ; elle reste rue des Lyonnais, au cinquième, dans une petite chambre qu’elle loue soixante francs par an. Il n’y a pour tous meubles qu’un grabat, une chaise cassée, une table en bois blanc et un monceau de loques, sa garde-robe. Tout cela est boueux, étendu pêle-mêle, sans ordre, et je défie à l’œil le plus expérimenté de découvrir un coin du carreau qui ne soit caché par un objet quelconque.

La condition, m’a-t-elle dit, que lui a faite son propriétaire, est de ne recevoir personne. Je soupçonne que c’est elle qui ne le veut pas. Pourquoi ?

Ses voisins disent que le soir, après être rentrée, elle change de costume, qu’une voiture vient la prendre à sa porte, et qu’elle va dans le monde. — Je ne sais quel monde ! — Mais ce qui est certain, c’est qu’elle a reçu une éducation remarquable, qu’elle "appartient à une excellente famille, qu’elle a un frère fort à son aise et fort désolé des idées vagabondes de sa sœur.

La femme au perroquet a soixante ans : elle est vive, alerte ; elle n’a jamais, depuis trente années, parlé à ses voisins ; il semble qu’elle ait peur de la civilisation ; elle est enracinée dans ses habitudes comme un arbre planté en terre. Dans sa rue des Lyonnais, elle est aux antipodes de Paris ; elle ne s’occupe de rien, elle ne lit même pas le Petit Journal.

Si elle fuit la société des hommes, en revanche elle recherche celle des animaux : il y a vingt-ans, elle avait quatre chats ; les chats morts, elle prit deux lévriers ; les chiens morts, elle acheta un perroquet (celui qu’elle a). Voilà sa vie. Qui aurait le courage de la blâmer ? Assurément personne. Est-elle à plaindre ? Ah que non ! Elle a une passion, elle la satisfait. Combien, dans d’autres situations, n’en peuvent dire autant !

Charles Virmaitre - Les curiosités de Paris - 1868

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