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Le Mousquetaire - Alex. Privat d’Anglemont - 1842

lundi 24 mars 2014, par Léon la Lune

S’il y a, dans notre langue, certains mots qui, sans que nous sachions précisément pourquoi, emportent avec eux une idée gaie, folâtre, rieuse. Jamais peut-être la pensée ne nous est venue d’approfondir les joyeuses sensations qu’ils nous causent en les entendant prononcer ; mais l’habitude fait que toujours, et malgré nous, nous éprouvons tous les mêmes sentiments... S’il est certains de ces mots dont toutes les syllabes semblent rire, il en est d’autres au contraire qui pleurent à chaque lettre. Ainsi, imaginez, faites un tyran, un brigand, tant méchant, tant pervers que vous voudrez, nommez-le Ramponneau, tout de suite on rira de lui, on le chansonnera, et il sera écrasé sous le ridicule. Au contraire, créez un comique d’une gaieté folle, d’une philosophie joyeuse, à toute épreuve, et donnez-lui nom Tristan l’Ermite ; il glacera tout le monde, son chant semblera sortir de l’enfer, on croira toujours entendre des grincements de dents après tous ses éclats de rire, et ceux qui l’écouteront riront peut être, mais ils riront jaune, comme on dit vulgairement. Pourquoi ? je ne sais. Mais il en est de même des lieux. L’hôtel de la Force est triste à dire, l’hôtel de Bazancourt prête à rire. Je suis persuadé qu’un étranger qui n’aurait pas vu le célèbre mélodrame, qui ne connaîtrait pas l’histoire de Paris, frissonnerait au seul nom de la vieille Tour de Nesle, tandis qu’il se sentirait tout joyeux à celui des Porcherons.

En effet, combien y a-t-il de gens, même parmi les Parisiens, qui sachent au juste ce qu’étaient ces fameux cabarets ? mais qu’importe, du moment qu’on a dit les Porcherons, chacun sent que cela doit être drôle, qu’on y doit rire à gorge déployée ; on est prêt à s’écrier : Ma foi ! allons aux Porcherons, nous nous y amuserons, et nous y verrons des mousquetaires.

Mousquetaire, voici encore un exemple à l’appui de ce que je viens de dire ; prononcez ces quatre syllabes, et à l’instant même ne vous semble-t-il pas voir un charmant jeune homme, campé sur sa hanche, retroussant crânement sa moustache blonde, et regardant insolemment sous le nez la jolie fille qui passe au bras de son galant. Ne vous apparaît-il pas dans son bel uniforme rouge à parements, revers et plastron gros bleu, appuyé fièrement sur son sabre, prêt à accepter ou proposer toutes les parties qu’on pourra imaginer ; car le mousquetaire est, avant tout, un franc vaurien ; y a-t-il un lansquenet en train, il en est ; il se fâchera ou il se battra, parce qu’on aura osé commencer sans le prévenir, lui qui est de première force à tous les jeux, même à ceux de hasard. D’ailleurs, on le sait, il connait et fréquente tous les tripots, il est lié avec tous les banquiers de Pharaon. Ce qui n’empêche pas qu’avant tout, il veut être respecté, car il n’entend pas plaisanterie à cet égard, et, malgré la promptitude de sa langue, il est sur de l’être toujours, car son titre de prévôt des académies de jeu et d’escrime lui donne droit de haute et franche parole en tous lieux.

Il est français et militaire, par conséquent galant et aimable ; faut-il enlever un cœur en dansant le menuet, il est là présent, et chacun le sait aussi heureux aux jeux de l’amour qu’aux jeux du hasard. Puis il a la réputation de tout un corps à soutenir, et d’un corps noble, faisant partie de la maison du roi. En un mot, il est mousquetaire, le roi de France est son capitaine commandant, il a écrit sur tous les murs de sa caserne : Audaces fortuna juvat [1], il veut en tout justifier la devise qu’il a adoptée et mériter la réputation qu’il a acquise.

Se peut-il d’ailleurs qu’il y ait dans Paris un seul tendron qui ne le connaisse, lui qui a conté fleurette à toutes les ouvrières , lui le coryphée obligé de toutes les guinguettes, le plus gracieux danseur de la Grenouillère, de tous les Wauxhalls, du Colysée et du bal de l’Écu ; d’ailleurs pour elles sa connaissance est un honneur, n’est-il pas réputé le plus intrépide buveur des bosquets du moulin de Javelle ? En fréquentant les grisettes, il sait bien qu’il se mésallie, car il est gentilhomme ; mais qu’importe, il le fait parce qu’avant tout il lui faut des amours faciles, les changements de garnison sont si imprévus, qu’il n’a pas le temps d’entreprendre des conquêtes difficiles. Aussi les grisettes brodeuses, couturières et passementières réservent-elles leurs plus gracieux sourires, leurs mines les plus agaçantes et leurs plus fraîches toilettes pour le gentil mousquetaire, car elles n’ont qu’à se louer de ses galants procédés.

Les habitants des rues voisines de leur quartier demandèrent, en 1770, leur suppression pour cause de tapage nocturne. Ils devinrent alors le sujet de toutes les conversations, et, dans le Palais-Royal, on n’entendait que ces mots : Mon Dieu ! on supprime les mousquetaires, que fera-t-on du vin que récolte notre belle France, que deviendront toutes ces accortes danseuses, et qui réveillera en sursaut, par ses chansons obscènes, le bourgeois de la bonne ville de Paris. Oh ! monseigneur le ministre, laissez nous-les, ils sont trop braves et trop joyeux pour jamais les supprimer.

Il n’y a plus de mousquetaires, et cependant nous pensons tout ce que je viens de décrire, rien qu’à entendre ce nom, dont nous avons à peine la complète signification.

Et nous n’avons pas tort ; car nous avons à peu près une juste idée de ce qu’ils étaient. Si le garde-française a Vissé, malgré nos révolutions et tous les exploits des grognards de la grande épopée impériale, une immense réputation de courage et de galanterie, qu’était-il, après tout, auprès de l’élégant mousquetaire ? D’abord, il faisait partie de l’infanterie, tandis que l’autre était de la cavalerie, et pouvait faire résonner bruyamment ses éperons sur le pavé de la capitale. Le cavalier a un grand sabre qui traîne, il porte des bottes, il représente, dans nos sociétés modernes, le dernier débris de l’ancienne et noble institution de la chevalerie. On ne le voit jamais harassé de fatigue, traînant péniblement un lourd fusil ; s’il est couvert de poussière, c’est d’une noble poussière, c’est celle du champ d’honneur. L’habitude qu’il a d’escorter les voitures de la cour, de voir de près le roi et les princesses du sang, lui donne une insolence, ou plutôt un aplomb que n’aura jamais le fantassin, qui est obligé de vivre continuellement dans son corps-de-garde. Il est vrai que tous deux portent la cocarde et la moustache retroussée à la bourguignonne, mais, il a une certaine fleur d’élégance, un je ne sais quoi, qui fait que les amours viendront s’appendre au croc de la moustache du mousquetaire plutôt qu’à celle de tout autre. Et puis enfin, avant tout, il faut le dire, notre héros est gentilhomme, ce qui est beaucoup. En un mot, le garde-française n’est que l’unité dont le mousquetaire est la quatrième puissance ; l’un est un magnifique soldat, l’autre est la quintessence la plus raffinée du militaire : ils sont aussi braves l’un que l’autre, mais le mousquetaire est téméraire ; ils sont aussi galants, mais le mousquetaire est plus entreprenant : réputés tous deux les êtres les plus volages de toute la chrétienté, le mousquetaire a plus les allures d’un papillon voltigeant de fleurs en fleurs. Le hussard seul a pu contre-balancer la réputation amoureuse du mousquetaire, et, malgré toutes ses promenades victorieuses à travers l’Europe, il n’a pas fait oublier la gloire de son prédécesseur.

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La Fronde : neuf maquettes de costumes par Paul Lormier - Dessin de 1853

Il y avait deux compagnies de mousquetaires, les gris et les noirs, parce que la première avait des chevaux gris, et que la seconde montait des chevaux noirs. Chaque compagnie avait son drapeau et son étendard, sur lesquels étaient brodées les armes du corps ; ceux de la première portaient une bombe lancée de son mortier et tombant sur une ville, avec cette devise : Quo ruit, et lethum [2] ; ceux de la deuxième portaient un faisceau de douze dards empennés les pointes en bas, et avaient pour devise : Alterius jovis altera tela [3]. Ces compagnies furent d’abord composées de cent hommes, mais le nombre varia beaucoup ; elles furent successivement portées à cent cinquante, deux cents et trois cents cavaliers. Elles étaient commandées par un capitaine lieutenant qui était chargé de toute la partie administrative et de l’instruction des recrues. Le roi en était le capitaine commandant. Les fonctions des mousquetaires consistaient, en temps de paix, à suivre Sa Majesté à la chasse, et à escorter son carrosse dans ses promenades. Dans l’ordre de la préséance militaire, ils marchaient immédiatement après les chevaux-légers de la garde ; car ils étaient, comme ces derniers, compris dans la maison rouge du roi. Ils passaient avant les grenadiers à cheval. En temps de guerre, ils combattaient, comme les dragons, à pied et à cheval ; ils se formaient en bataillons et en escadrons, suivant le terrain où se donnait la bataille. Dans les siéges, ils servaient à pied aux attaques des dehors de la place ; à cheval, lorsqu’ils étaient de garde aux tranchées. Ils étaient surtout renommés pour les coups de main hardis et imprévus. C’est ainsi qu’au siége de Valenciennes, en 1677, ils entrèrent dans la ville avant que le reste de l’armée n’eût eu le temps d’approcher de la tranchée. Pendant la campagne de 1672, à la fameuse bataille de Fontenoy, en 1745 ; à celle de Cassel, en 1761, ils se distinguèrent par leur courage et leur audace, et furent remarqués parmi les plus braves et les plus intrépides.

L’origine de ce corps remonte à l’année 1600. Henri IV, après avoir conquis le royaume, était sans cesse en butte aux réclamations de ses anciens compagnons d’armes, qui, après s’être vaillamment battus pendant les guerres de religion, et s’être ruinés au service du roi de Navarre, se trouvaient abandonnés et dans la plus profonde misère.

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Mousquet avec la fourquine

Alors le roi forma une compagnie de gentilshommes qu’il nomma les carabins du roi. Louis XIII, en 1622, leur ayant donné des mousquets, changea la dénomination du corps, et leur donna le nom de mousquetaires ; mais, ayant voulu les démonter, ils refusèrent le service d’infanterie, et c’est alors que le roi leur fit suivre l’instruction militaire d’infanterie et de cavalerie, et leur donna en compensation le titre de corps noble. Le cardinal Mazarin voulut leur imposer pour capitaine-commandant son neveu Mancini, duc de Nevers ; mais le comte de Trois-Villes, qui occupait alors cette charge, n’ayant pas consenti à s’en démettre, le cardinal licencia la compagnie en 1646. Elle fut reconstituée en 1657, et, en 1661, quand le roi ordonna la formation d’une seconde compagnie qui eut des chevaux noirs, la première en fut distinguée par ses chevaux gris. Ils furent réformés en 1775, par système d’économie, au commencement du ministère du comte de Saint-Germain. Ils ont été rétablis en 1789 ; mais hélas ! le temps des corps privilégiés était passé, l’orage grondait de toutes parts, et bientôt le torrent révolutionnaire devait emporter toute noblesse et royauté. Les mousquetaires furent définitivement supprimés en 1791.

Ils ont passé, comme toutes les institutions du bon vieux temps ; un corps composé presque entier de cadets de famille, ne pouvait exister qu’avec les familles, et maintenant qu’il n’y a plus rien de ces vieux préjugés, où recruterait-on les soldats, grand Dieu ! Il n’y a plus de mousquetaires, mais leur réputation est restée intacte ; si l’on s’endort en pensant à eux, on voit passer dans ses rêves des bouteilles, des dés, des cartes, des filles, des épées, des duels, des danses et des gens qui rient ; et souvent on se prend encore à regretter le bon vieux temps et les mousquetaires, qui donnèrent beaucoup de gloire à la France.

ALEX. PRIVAT D’ANGLEMONT

Notes

[1] La fortune sourit aux audacieux

[2] Où j’accours la mort aussi

[3] Les autres foudres d’un autre Jupiter

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