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Le Poirier sans pareil - Histoire d’un bal perché

lundi 8 juin 2015, par Léon la Lune

Dans le Bulletin de la Société Historique et Archéologique, Le Vieux Montmartre [1], notre aimable collègue, M. Eugène Le Senne, a consacré une notice au Poirier sans pareil, cet arbre restaurant dont l’idée devait être reprise plus tard par un traiteur de Robinson, et où s’attablaient les amoureux. C’est encore à l’obligeance de M, Le Senne que nous devons de pouvoir reproduire le curieux document ci-contre, extrait, comme le précédent, d’un livre d’imagerie enfantine, bien que d’un ouvrage différent [2].

Cette gravure accompagne une Promenade à Montmartre, que le père, M. Dolsan, fait faire à ses fils Alfred et Louis. Et comme l’un des enfants demande :
— Où irons-nous dîner ? — M. Dolsan répond :

M. DOLSAN

Nous dînerons à Montmartre, village au bout du faubourg où nous sommes [3] ; Il est situé sur une hauteur d’où l’on découvre presque tout Paris et ses environs.

Cette butte est fameuse par le martyr de saint Denis, par une ancienne abbaye de filles dans laquelle Henri IV eut son quartier-général pendant le siège de Paris.

Enfin on arrive à Montmartre. Les enfants sont enchantés du beau point de vue, et c’est avec peine que leur père les décide à venir dîner chez un restaurateur. Le repas ne fut pas long : on était pressé de parcourir la montagne. Après plusieurs tours et détours, on arriva près d’un gros arbre.

HENRI

Ah ! qu’est-ce que cet arbre auquel tient un escalier ?

M. DOLSAN

C’est le Poirier sans pareil. Le traiteur de ce lieu a profité de la disposition et de l’étendue des branches de ce poirier pour y ajouter un plancher, y placer des tables et une douzaine de personnes peuvent dîner commodément dans cet arbre, au milieu des poires qui viennent couronner leurs têtes.

ALFRED

Douze personnes ! (En disant ces mots, il monte l’escalier, Henri le suit, et même M. Dolsan ; il fallut s’asseoir à une table et s’y rafraîchir. Oh ! si l’on avait espéré trouvé un tel arbre au collège, avec quel plaisir on y aurait été !)

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Le traiteur du Poirier sans pareil n’y servait point que des consommations. Un bal était également organisé en cet endroit. Un article de Delphi Fabrice, nous a laissé quelques notes pittoresques sur ce bal, au moment de sa disparition [4] :

« C’est du Poirier, dit-il, que nous voulons nous entretenir, du Poirier que l’on va bientôt démolir et qui évoque tant de souvenirs d’histoire.

« Depuis le dix-septième siècle, on en parle dans les mémoires des seigneurs de ce temps. C’était alors, déjà, un gros arbre ornant un jardin, ou une guinguette dépendant de l’abbaye de Montmartre.

« Dans ce cabaret de banlieue, alors que la belle Gabrielle d’Estrée était, de la main gauche, reine de France et abbesse de Montmartre [5], les galants de l’époque, les messieurs de la cour, avaient pris pour habitude — et cela pour plaire au roi gascon — d’y venir boire de la piquette,

« Écoutons un auteur du temps :

Or donc le Roy faisant de fréquents séjours dans l’Abbaye de Madame la Mère Abbesse de Mont-Martre, il est maintenant de mode parmi nos jeunes gens de cour de grimper cette colline pour aller de compagnie prendre part aux beuveries, de dire son mot aux gais propos qui se tiennent au Poirier. C’est un mauvais bouchon, où la piquette est affreuse et les servantes aussi. Joignez à cela que ces deux produits de Mont-Martre y sont horriblement cher.

« Plus loin, nous lisons ce tableau du Poirier, rien moins que réaliste :

... Trois tables dans le jardin avec des bancs boiteux, voilà tout le matériel du cabaret.

Au milieu du jardin se trouve un gigantesque poirier dans lequel on peut facilement diner à cinq ou six [6]... Le tronc, évidé, sert souvent de salle à manger...

Comme la maison est bien achalandée, on y vient fort souvent et toujours dans les meilleurs costumes possibles...

« Cette vogue du Poirier dura peu. Cinq ans au plus. De nouveau l’établissement entra dans l’oubli...

« La Révolution française en amenant dans la vie parisienne d’alors une grande perturbation, jeta sur l’esprit du peuple un nouveau ferment populaire. De sorte qu’après les journées sanglantes de la Terreur et de la Convention, les Incroyables du Directoire prirent la mode de venir danser chaque soir dans le vieux cabaret, autour du vénérable poirier, qui, transformé en orchestre, donnait asile à quelques musiciens chargés de faire danser.

« Ce fut une fureur.

« — Où allons-nous ce soir ? disaient entre eux les jeunes snobs d’alors.

« — Au Poirier.

« Pendant toutes les périodes du Directoire, du Consulat et de l’Empire, jusque vers 1812, le bal du Poirier, aussi connu sous le nom de bal Dourlan, eut une grande vogue. Puis vinrent les sombres jours de la Campagne de France. Le Poirier fut détruit, et nombre de joyeux habitués périrent dans les combats de cette héroïque défense de Napoléon. Et l’arbre, le gros Poirier, fut brûlé par les Alliés. Ce fut la fin du fameux bal.

« Plus tard, sous la Restauration, et sous les régimes qui suivirent, le bal Dourlan, tel le sphynx, renaquit de ses cendres. Mais s’il fut le rival de Mabile, il n’en resta pas moins bien au-dessous de sa première réputation ».

Fabrice indique dans son article que le Poirier fut brûlé par les Alliés en 1814. C’est la date que l’on donne généralement comme étant celle de la disparition de cet arbre célèbre. Or — et c’est ici qu’apparaît tout l’intérêt de notre document — la gravure que nous publions aujourd’hui a paru dans un ouvrage édité en 1822. Le Poirier existait donc encore à cette époque, puisque l’auteur le représente dans son livre, qu’il le décrit au présent, et qu’il le donne comme but de promenade aux enfants. On ressuscite un bal, mais non un arbre centenaire.

Encore une légende qui s’en va. Il serait tentant de mettre cette mort sur le compte de l’invasion et d’ennemis, qui, cent ans plus tard, devaient procéder à bien d’autres destructions de monuments célèbres. Mais la vérité historique nous oblige à constater que le Poirier existait toujours en 1822.

A l’angle de la rue Berthe et de la rue de Ravignan, on voyait encore il y a quelques années, l’Hôtel du Poirier, et le nom, peint sur les murs de cette maison, était le seul souvenir qui restait du Poirier d’autrefois.

Vers 1830, Alphonse Karr vint habiter en cet endroit, moyennant 250 francs par an. On sait quels démêlés Alphonse Karr eut avec les Montmartrois, comment il dut céder la place et comment il se vengea dans les Guêpes.

Le maire de Montmartre, ayant en 1843 prononcé un discours malencontreux, contenant, avec certains lieux communs, quelques phrases sonores mais creuses - creuses comme le tronc du Poirier — sur le char communal, Alphonse Karr reprit cette harangue officielle en y ajoutant d’humbles observations. Le maire ayant parlé de la commune de Montmartre et de la lourde tâche qu’il avait assumée, l’auteur des Guêpes se rit de la commune et trouve un peu exagéré de parler du fardeau pesant des affaires publiques de Montmartre. La Montagne en travail accouchait d’une souris !

« Maudit qui s’attellerait par derrière au char communal », s’était écrié l’orateur. Et notre railleur impitoyable ne se tient plus de joie en songeant, comme char communal, à ces charrettes qui portaient du lait en ville, ou bien à ces tombereaux, qui amenaient les boues de Paris aux agriculteurs montmartrois. On comprend, conclut-il, l’indignation de M. le maire contre tout individu qui s’attellerait par derrière à l’une de ces charrettes que de vigoureux chevaux ont déjà du mal à hisser au sommet de la butte.

Voilà une bien méchante guêpe qui bourdonne autour du Poirier !

Paul Jarry.

Bulletin de la Société archéologique, historique & artistique le Vieux papier

Notes

[1] 3ème série. T. II, 1897-1900, p. 206.

[2] Caprices de l’Enfance ou Etrennes aux Petits Enfants, par Mme de R***. Paris, Libr. d’Education Eymery, 1822, pp. 101 et suiv.

[3] M. Dolsan venait de faire visiter à ses enfants le Luxembourg, le Pont des Arts, le Louvre. Il était arrivé au « boulevart », en traversant le Palais-Royal, et s’était arrêté aux caricatures de Martinet qui firent oublier la colonnade. Martinet se trouvait alors Boulevard Montmartre, près des Variétés. Les promeneurs étaient donc parvenus au faubourg Montmartre.

[4] Delphi Fabrice : Le Vieux Montmartre. — Le Bal du Poirier.

[5] Fabrice commet ici une erreur. La belle Gabrielle ne fut jamais abbesse de Montmartre. L’abbesse qui succéda à Catherine de Clermont fut Claude de Beauvilliers, qui n’était autre, il est vrai, que la cousine germaine de Gabrielle et qu’Henri IV, en se repliant, conduisit à Meaux, et à qui il donna l’Abbaye de Pont-aux-Dames, l’entourant de ses prévenances jusqu’à ce que sa belle cousine l’eut supplantée dans les faveurs du roi. Mais jamais Gabrielle ne fut abbesse de Montmartre — même de la main gauche —. Marie de Beauvilliers ne devint abbesse de Montmartre que le 7 février 1598 (cf. Montmartre, par Guilhermy). Ajoutons qu’une sœur de Gabrielle — Angélique d’Estrées — devint toutefois abbesse de Maubuisson, et qu’elle causa, dans ce couvent, des scandales dont les échos nous ont été contés par M. R. Monlaur dans son livre sur Angélique Arnaud (Plon, 1911, p. 135 et suiv.).

[6] Chiffre qui parait plus acceptable que celui de 12 indiqué par les Caprices de l’Enfance.

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