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Le diable de la rue du Four

vendredi 6 avril 2012, par Léon la Lune

Dans les histoires modernes le diable ne se montre plus si souvent que dans les vieilles chroniques ; de sorte que de bonnes gens s’amusent quelquefois à jouer son rôle, pour qu’on ne l’oublie pas tout à fait.

Une marchande de graines, de la rue du Four, dans le faubourg Saint-Germain, à Paris, faisait courir le bruit parmi le voisinage, qu’elle avait un diable dans sa boutique. Il n’en fallut pas davantage, pour y attirer tout Paris. Cette marchande, afin de convaincre le public de la présence invisible du démon, s’enfermait le matin dans son comptoir, et ne manquait pas, dés qu’elle s’apercevait que la foule était grande, de se traîner dans tous les coins de sa boutique. Le comptoir qui se promenait avec elle, la dérobait aux yeux des spectateurs. Cette cérémonie dura plusieurs jours, à la grande frayeur des curieux ; mais le commissaire ayant menacé cette femme de la faire renfermer, si le diable revenait encore, elle sut si bien congédier cet esprit de ténèbres, qu’il disparut pour toujours.

Tiré du "Voyage au séjour des Ombres", de l’Abbé de la Porte (1749)



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La rue du Four sur le Plan de Turgot (1739) entre Saint Sulpice, l’Abbaye de Saint Germain des Prés et la Foire Saint Germain

Le Plan de Turgot 20 planches avec possibilités de zoomer

Voici ce que nous dit Lefeuve (Les anciennes maisons de Paris - Histoire de Paris, rue par rue, maison par maison - 1873 [1]) à propos de la rue du Four et du marché Saint Germain :

« Dans la rue du Four-Saint-Germain, à l’angle de la rue Neuve-Guillemin (4), avait été le four banal de l’abbé de Saint-Germain-des-Prés. Le commencement du XVIIème siècle y vit florir l’hôtel de Roussillon, en la possession de Louis, bâtard de Bourbon, comte de Roussillon, petit pays en Dauphiné ; ce n’était qu’un démembrement d’un ancien séjour de Navarre, inauguré au siècle XIII, puis remplacé dans tout le reste par la foire Saint-Germain. En 1620, nouveau morcellement. Tous les historiographes de dire, depuis lors, que rien absolument ne survit de ces deux manoirs de même souche.

Néanmoins l’hôtel de la Guette pourrait être légitimé, en quelque sorte, comme enfant naturel reconnu de l’hôtel dans lequel le comte de Roussillon était déjà venu après la princesse Jeanne 1ère qui avait apporté la Navarre à la France en épousant Philippe-le-Bel.

Un seigneur de la Guette s’établit, en effet, à la place qu’avait occupée la princesse, et c’est encore en plein Saint-Germain-des-Près, avant qu’en un quartier de Paris se convertisse la ville de ce nom, et l’hôtel de la Guette n’est vendu qu’en 1754 par le marquis de Brulart, seigneur de Beaubourg, à Boudet, maître-maçon, qui l’arrange à son gré.

De cette rue Neuve-Guillemin la rue de Rennes n’a rien laissé debout. De là date ce que nous voyons dans la rue au n° 15. Boudet a acheté, en même temps que la maison, non-seulement un passage contigu, qui conduit au préau de la foire Saint-Germain, et qui sert de troisième entrée à ce marché, mais encore une échoppe, adossée au gros mur de l’hôtel et donnant en foire. Le marquis a vendu précédemment une autre maison à Doré et deux au menuisier Chardin, qui tient le coin de la rue Princesse.

Mais nous voici trop près nous-même de la foire Saint-Germain pour n’y pas faire un tour. Le cul-de-jatte Scarron, qui a été le poète de cette kermesse parisienne, dont une exposition annuelle est le prétexte, ne s’y rendait-il pas en chaise, de plus loin ?

Sangle au dos, baston à la main.
Portes-chaise que l’on s’ajuste,
C’est pour la foire Saint-Germain,
Prenez garde à marcher bien juste.

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Toujours le Plan de Turgot, dressé par Louis Brettez en 1739

Dame ! Il n’y a que deux foires à Paris, une pour finir l’hiver, une pour finir l’été. Celle de Saint-Germain commence le lendemain de la Chandeleur et ne dure que quinze jours pour les marchands forains ; heureusement elle se continue jusqu’à la veille du dimanche de la Passion, en vertu d’une permission, que le roi ne refuse jamais aux autres intéressés et qui rapporte une gratification à ses valets-de-pied. On vend un peu de tout dans les galeries : bijoux, mercerie, drap, tabletterie, faïences, lingerie et jusqu’à des livres nouveaux, jusqu’à des tableaux d’anciens maîtres !

Lieu de franchise pour les ouvriers insoumis aux jurandes, l’enceinte n’attire pas que des chalands ; elle est aussi lieu de fête, surtout le soir. Le spectacle se donne toujours dans deux loges, quand ce n’est pas dans quatre, et l’opéra-comique, ce genre national, y débute. La Foire sert aussi de berceau aux théâtres de l’Ambigu, de la Gaîté, des Variétés, bien que les montreurs d’animaux, les gymnastes, les escamoteurs n’y aient jamais manqué de public.

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Véritable portrait d’un rhinocéros vivant que l’on voit à la Foire Saint Germain à Paris (1749)

Mais on ne danse pas que sur la corde, dans cette saison de plaisirs pris en commun qui relie le carnaval au carême. Chacun peut danser avec sa chacune, quand les ménétriers sont à leur poste. Pour les cabarets, ils foisonnent, et déjà sous Louis XIII celui que la Du Ryer tenait à Saint-Cloud avait une succursale à la foire Saint-Germain. Il faut même être un garçon sage pour n’y donner dans aucun genre de débauche. En revanche, tous les matins, on dit la messe dans une chapelle, depuis le jour de l’ouverture jusqu’à celui de la clôture. Donc on ne fait pas que se damner en Foire, on y fait aussi son salut.

Quel grand seigneur dédaigne de s’y populariser ! Quel pauvre diable ne s’y invite pas, faute de mieux, au plaisir de frôler une foule qui, en général, est bien mise ; au fumet aussi d’une cuisine que les cabarets font de bric et de broc, et qui lui semble meilleure que s’il y goûtait autrement ; aux parades enfin des bateleurs, qui ont cela de commun avec l’amour qu’ils donnent toujours gratis ce qu’ils ont de mieux ! Les plus petits ménages ne font-ils pas d’avance la part de ces jours de gala annuels, dans une tirelire ? Est-il une bourgeoise, pourvu qu’elle ait renouvelé à cette occasion sa toilette, qui ne se montre plus souriante, plus alerte, plus curieuse, plus affriandée, plus printanière, par conséquent plus jeune, à la foire Saint-Germain jusqu’au logis ? Mais il suffit, hélas d’une rencontre, quelquefois souhaitée, plus souvent imprévue, pour que cette transfuge du foyer domestique prête l’oreille tout de suite à des conseils, donnés aussi par le printemps !

Ah ! si d’autres dangers ne menaçaient pas, vous n’auriez encore que faire des conseils donnés, pour vous en prémunir, par le sieur C. N. Nemeitz, dans le Séjour de Paris, volume paru en 1727. Homme de précaution, il recommande et qu’on se tienne en garde contre les nombreux voleurs qui exploitent les poches, dans cette cohue de badauds, et qu’on évite d’entrer dans les cafés des petites allées latérales de la Foire, qui franchement sont de mauvais lieux. Malgré cela, le moralisateur ne demande pas l’impossible, il sait son monde et ne se pique pas d’un rigorisme hors de saison. Voici quelle est sa conclusion : « Si on se peut dispenser de courir beaucoup avec des femmes ou des filles à la foire, tant mieux. On est fort embarrassé avec elles, et on n’en est pas quitte sans laisser de ses plumes. Toutefois quand on s’est une fois embarqué avec elles, on doit être en bonne humeur, et concourir à tout ce que la compagnie trouve de bon. »

Telle est la foire Saint-Germain, de par Louis XI, qui l’a établie et donnée à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Les 140 loges qu’elle comportait depuis l’an 1486 ont été remplacées depuis par un échafaudage, qui laisse pénétrer l’air dans toutes les galeries, bien qu’elles soient couvertes, et multiplie les loges, reliées par une môme enceinte. Un incendie détruit ces admirables halles dans la nuit du 16 au 17 février 1762, et elles sont rebâties dans la même année, mais avec plus d’économie. Les rues des Merciers, des Orfèvres, etc., n’y sont plus à l’abri de la pluie. Marchands, comédiens et bateleurs ont retrouvé leurs places ; mais le nombre des cafés s’est accru en raison de la diminution du nombre des cabarets, et l’on a réservé au Vauxhall de la Foire deux loges pour le prince de Conti et pour le duc de Chartres. C’est alors que font rage, dans les théâtres forains des pièces croustillantes et pleines d’allusions, s’appliquant à des contemporains faciles à reconnaître.

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L’incendie de la foire Saint Germain, arrivé la nuit du 16 au 17 mars 1762

Les auteurs dramatiques y prennent plus de licences qu’à la Comédie-Italienne, mais ne sont le plus souvent pas autres. Les comédiens de Monsieur et ceux de la Comédie-Italienne finissent même par donner leurs représentations ordinaires dans une des salles de la foire Saint-Germain, depuis le mois d’octobre 1789 jusqu’à la fin de l’année suivante. Puis des apprentis comédiens jouent dans les deux loges foraines des Variétés et de la Liberté. Il ne suffit même pas de 1793 pour reléguer dans les us et coutumes du passé cette fête annuelle ; il reste quelque chose, comme pour en sauvegarder le principe, bien que les privilèges et franchises du vieux temps fassent litière aux libertés nouvelles. On ne s’y montrerait sans culotte sous la Terreur, tout comme on y était guisard au temps de la Ligue, que si les affaires marchaient bien. Mais loin de là ! L’institution foraine de royale origine se soutient avec peine depuis que ses jours se comptent dans le calendrier républicain, et Marinier, médecin, demeure alors au ci-devant hôtel de la Guette ; mais elle ne tombe tout-à-fait que vers la fin du Consulat. Le marché Saint-Germain et d’autres constructions remplissent plus tard la place vacante, et le passage que nous avons trouvé près ledit hôtel devient rue Mabillon. De ce dernier immeuble, en 1850, M. Ledru-Rollin est le vendeur.

En face de la rue Princesse, maison adjugée vers 1691 à Lefébure, conseiller du Chatelet, après avoir été saisie sur Catherine Bonenfant, veuve de Régnier ; elle a passé en 1747 du sieur Lalouette, y étant établi mercier, à Plé, autre mercier.

N° 12 : bureau de confiance de M. Rapin, pour le placement des intendants et domestiques, sous Louis XVI.

N° 26 : hôtel dit Impérial à la même époque.

N° 25 : hôtel du président Mole de Champlâtreux, précédemment au sire de Montbrison, acquis en 1793 par le citoyen Vaquez, plus tard trésorier de la cour de cassation, grand-père du médecin qui est propriétaire actuel.

N° 32 : Tardif, potier d’étain, adjudicataire en 1752.

N° 34 : les héritiers Champiat, même date.

N° 33 : a été occupé par une communauté religieuse.

N° 39 : propriété vendue en 1733 par Hugo, marchand, et sa femme, née de Hansy, au séminaire Anglais ; elle est restée en ce temps-ci à la disposition des administrateurs des fondations catholiques anglaises et écossaises en France.

N° 41 : même origine, confirmée par un h figurant sur un écusson.

N° 70, ou peu s’en faut : Chevillard, épicier, acquéreur en 1668, tenant d’une part à Philippe, d’autre part à Lemausne, et une maison par-derrière, avec l’enseigne de la Chasse, appartient aux Incurables.

N° 72 ou 74 : Guillotin, sellier, rue de Sèvres, achète en 1749.

N° 73 approximativement : les Morel vendent à Bonneau, année 1723. En ce temps-ci les images du Soleil-d’Or, des Trois-Rois, de la Nativité, du Pavé-Rompu et du Roi-Francois pendent encore à d’autres portes de la rue du Four-Saint Germain.

Quant au n° 43, il dépend du couvent des Filles de la Miséricorde, que remplaceront plus tard des francs-maçons en loge. Par-là, dans le principe, s’est ébaudie la Courtille de l’abbaye.

Le 63 a conservé pour ornement extérieur un bas-relief en pierre, qui représentait autrefois plus clairement la Chaste-Suzanne. Une tradition locale fait de l’immeuble un des anciens logis de la reine Blanche ; mais on a regardé aussi Gabrielle d’Estrées comme y ayant demeuré. C’était, dans tous les cas, au milieu du XVIIè siècle, une académie d’équitation sous la direction du sieur Del Capo, avec des bâtiments et une porte sur la rue du Vieux-Colombier. Je ne serais pas étonné qu’on y eût caserne de véritables mousquetaires, comme un roman d’Alexandre Dumas en a placé, rue du Vieux-Colombier, dans une maison du XIIIè siècle qui n’est pas de son invention, puisque vous la voyez encore derrière notre 63, dont elle a fait partie.

Un pharmacien, bon professeur, a laissé le nom de Boudet, enseigne recommandable, à l’établissement dans lequel il avait succédé à son père. Mais, cette rue du Four-Saint-Germain, d’où vient qu’elle est fertile depuis longtemps en notabilités pharmaceutiques ? Bayen, apothicaire-major des camps et armées nationales, y demeurait sous la Constituante et sous la Convention. Habert, syndic en charge des apothicaires des maisons royales, y faisait des cours de chimie dans son laboratoire, sous Louis XIV. »

Les anciennes maisons de Paris. Histoire de Paris rue par rue, maison par maison. Tome troisième, par Charles Lefeuve (1875)

Prospectus de Scot Romain à la foire Saint Germain - 1681

Notes

[1] Notice écrite en 1861 sous ce titre : Les rues du Four. C’est depuis peu que la rue du Four-Saint-Honoré a pris le nom de l’helléniste Vauvilliers, président de la Commune en 1789, qui sauva Paris de la famine. La rue du Four-Saint- Germain, de son côté, s’est élargie et a prêté ses flancs à l’él-argissement du carrefour de la Croix-Rouge et de la rue du Sabot, au prolongement de la rue de Rennes et de la rue de Madame, à la formation de la place Gozlin.

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