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Le faubourg Saint Marceau - 1828

mercredi 26 novembre 2014, par Léon la Lune

Respicere exemplar vitœ morumque jubebo
Doctum imitatorem, et veras hinc ducere voces. [1]

Hor., Art poét.

Vous croyez connaître Paris, homme du monde, homme de lettres, dont les mœurs élégantes et le langage épuré semblent aujourd’hui si gothiques au milieu de l’opulent quartier où le salutaire agiotage va régénérer la France dans les eaux du Pactole ; détrompez-vous. Si vos méditations sont demeurées étrangères au langage de la scène qui voit briller l’immortel Odry ; si vous n’allez pas quelquefois, le crayon à la main, étudier la belle nature dans ces immenses villages que renferme l’enceinte financière de l’octroi municipal, vous n’avez pas bien vu la capitale des arts, vous ne savez pas même le français. Diderot avait appris par cœur les quinze mille termes techniques dont se compose le Dictionnaire des métiers, et il ne parvint jamais à s’asseoir au fauteuil de Racine. Vous, quand vous auriez recueilli toute la science qu’il enfouit dans l’Encyclopédie, si vous ignorez l’idiome de la rue Mouffetard, vous serez toujours déplacé à l’Institut. Vous ne comprendrez pas la moitié de la pièce que je viens de présenter au comité de lecture des Variétés, le théâtre national par excellence.

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1823. Souvenirs dramatiques n°3. Théâtre des Variétés. Les Cuisinières par Mrs Brazier et Dumersan. Scène XXVII François (Odry) C’est ses maîtres !

Deux fois, chaque semaine, je quitte ma grande et belle rue Taranne pour voir déjeuner l’éléphant du Jardin des Plantes, et pour aller manger la soupe d’un docte naturaliste , son voisin. Voulez-vous m’accompagner à l’Estrapade, et descendre dans cet autre monde où croupit la rivière des Gobelins ? Je serai votre guide ; et, quand vous aurez besoin d’un interprète, vous verrez combien je suis savant. Ce cours d’études vous sera utile pour achever l’interminable recueil alphabétique sur lequel s’endorment, depuis quarante ans, les quarante immortels.

L’académicien sourit, et nous arrivons.

Devant nous marche une vieille femme , chargée de son lourd éventaire, sur lequel était posée une énorme terrine. Rivale matineuse de la fruitière en boutique, elle appelait d’un cri aigu, perçant et prolongé, autour de son magasin ambulant, les gastronomes en veste, friands amateurs de la poire anonyme que n’ont pas vue mûrir les espaliers de Saint-Germain , mais qui s’est ramollie sur un brasier ardent où bouillonne l’eau bourbeuse de la Seine. C’était une de ces nomades industrielles qui tour à tour fournissent à la petite propriété les groseilles, les cerises, le raisin, les noix, les harengs, les poires cuites et la morue.

Un ouvrier l’aborde ; il reconnaît la bonne femme : c’est elle qui a veillé pendant trois nuits la mère du jeune maçon ; cela ne s’oublie pas. Il s’établit entre eux un dialogue en style de faubourg, très-différent du langage poissard, et qui n’a rien de grivois. J’en fais remarquer les beautés énergiques à mon compagnon de voyage. Ils s’entretiennent de l’excessive cherté de telle denrée , augmentée d’un liard, et du prix actuel des loyers. On ne loue plus de chambre à moins d’une pièce de soixante francs ; et trois écus de cent sous par trimestre sont bien lourds à ramasser. Mais, après tout, on trouve moyen de vivre ; et un petit verre d’anis, offert de bon cœur, sur le comptoir de l’épicier, ranime la mère Pichard. Et le jeune homme presse de sa main calleuse la main ridée de la marchande, tout en essuyant une larme donnée au souvenir d’une mère qu’il a perdue. Nous observons avec plaisir l’expression naïve de sa pieuse gratitude, et avec amertume la frugalité du triste déjeuner dont se contente la classe ouvrière, toujours exposée aux intempéries de l’air et livrée à de si rudes travaux. Le bon petit adjoint-architecte ne mangera plus, jusqu’à l’heure du dîner, que les six poires cuites qui lui coûtent quinze centimes, et qu’il avale en s’écriant d’un air joyeux : En avant les six côtelettes !

Bientôt nos réflexions sont interrompues. Deux chiffonniers, la hotte sur le dos, s’entretenaient d’une voix animée : ils étaient les plus heureux des hommes. Associés de compte à demi pour une mise de cinquante centimes à la loterie, leur terne d’un sou venait de sortir. Que de jouissances leur promettent ces 275 francs ! Mais comme l’exemple d’un pareil succès peut devenir fatal ! Combien de fois les espérances qu’aura fait naître ce bonheur inouï entraîneront-elles au funeste bureau un honnête ouvrier encore étranger aux calculs des jeux de hasard, et qui, jusqu’alors, achetait du pain pour ses enfans, au lieu de payer, du prix de son travail, la vaine attente d’un trésor chimérique !

En se quittant, les deux nouveaux riches se donnent rendez-vous pour le lendemain au coin de la rue Dablon. « Not’ bourgeois pensera bien, disent-ils, que nous avons des affaires de famille, et nous irons ensemble avec nos femmes à la chambre des pairs. »

Ici mon académicien se trouve dérouté.

La rue Dablon, lui dis-je, ne figure sur aucun plan de Paris. Vous aurez beau étudier l’histoire et la morale dans les huit volumes de M. Dulaure, la rue Dablon ne vous en sera pas mieux connue ; elle ne porte ce nom que dans le quartier dont elle est l’ornement. Depuis deux siècles on se rappelle de père en fils qu’elle appartenait tout entière à un M. Dablon, marguillier de sa paroisse, qui, pendant soixante ans d’une vie exemplaire, n’augmenta jamais le prix de ses loyers, et n’expulsa jamais personne pour n’avoir pas payé le terme. Une gratitude traditionnelle s’oppose encore aujourd’hui à la décision souveraine de nos édiles, qui, je ne sais à quelle époque, ont fait inscrire aux deux extrémités les mots rue Neuve-Saint-Médard. Suivant une autre tradition, c’était anciennement le chemin du village d’Ablon, célèbre autrefois par ses vignobles. Cette réputation s’est évanouie depuis que la rue se trouve dans l’enceinte de Paris. Quoi qu’il en soit, on évite avec soin d’y passer à l’époque des grandes chaleurs. A l’entrée de l’hiver, nous pouvons y hasarder une visite.

Nous laissons à droite la vieille église de Saint-Médard, si fameuse jadis par les miracles du diacre Pâris, le patron de ces bons jansénistes qui nous firent présent, un beau jour, de la constitution civile du clergé. Le voisinage de cet ancien théâtre des convulsionnaires se distingue aujourd’hui par l’excellente qualité des mottes de tan, séchées dans les hangars qui décorent la rue Censier. Nous montons la rue Gracieuse, nommée ainsi par dérision, rue proscrite, où les fonctionnaires publics désignés sous le nom de lanciers du préfet dédaignent d’employer leurs balais et leurs pelles. Au coin de la rue de l’Epée-de-Bois, nous passons à côté des sœurs de la charité, ces vertueuses consolatrices du pauvre, anges de douceur et de bonté, que révèrent les hôtes des tristes réduits où elles mènent à leur suite la résignation et l’espérance.

Traversons vite la rue Tripperet, et pour cause : nous pourrions payer trop cher le plaisir d’examiner la nouvelle façade dont s’embellit Sainte-Pélagie. On vante l’élégance des fenêtres cintrées qui éclairent cette Bastille des industriels ; mais j’irai un autre jour par la rue du Puits-de-l’Hermite pour m’assurer si ce bel établissement ressemble autant qu’on le dit aux élégantes maisons de la rue des Trois-Frères.

Voilà donc enfin la rue Dablon ! Quel horrible cloaque ! A gauche, quelques potiers de terre ; à droite, une quarantaine de chiffonniers occupant des maisons sans croisées ; partout des allées noires et infectes. A un rez-de-chaussée humide et obscur, on voit pêle-mêle entassés les ustensiles de ménage, les lits de sangle, des haillons, les provisions destinées aux repas du jour, le dégoûtant rebut des rues, et les dépouilles putréfiées de quelques animaux. C’est là, c’est dans ces habitations, privées d’air, que naissent, végètent et meurent des générations qui semblent appartenir à d’autres climats. On se croirait transporté chez les Lapons : leurs traits sont flétris ; tous ces visages décharnés paraissent livides ; l’enfance n’y eut jamais de grâces ; la jeunesse est sans fraîcheur : l’âge mur y languit sans forces, et la vieillesse offre le tableau d’une décrépitude hideuse.

Philanthropes de la Chaussée-d’Antin ! élevez à grands frais les brillans colifichets de l’architecture spéculatrice, et, puisque tel est votre bon plaisir, donnez hardiment le nom de Nouvelle-Athènes à cet amas de châteaux de cartes chargés de vernis et de dorures, où l’on cherche vainement un Socrate ou un Sophocle à côté du palais des Laïs et des Phryné ! Mais ne verrons-nous jamais l’architecture bienfaisante et pieuse offrir aux plus malheureux de nos compatriotes un abri où l’espèce humaine puisse conserver au moins la forme que lui donna le père commun des hommes ? Il en coûterait à peine la dîme d’une année sur les profits de l’agiotage.

— C’est à merveille ! me dit mon compagnon de voyage ; fort bien prêché pour un vaudevilliste ! Mais la chambre des pairs, où doivent se rendre demain nos deux lurons, je suppose qu’elle se trouve assez loin du Luxembourg ?

— Ah ! j’oubliais ce lieu de délices. A droite, en sortant de la barrière de Fontainebleau, vous verrez sur la porte d’un cabaret l’enseigne du Pot blanc ; l’eau dégoutte des murs d’un salon pavé comme nos rues : là se réunissent, avec armes et bagages, les artistes de la rue Dablon, qui n’y trouvent, comme vous le pensez bien, que leurs pairs. Le vin s’y vend huit sous le litre. Avoir des affaires de famille, c’est passer la journée en si bonne compagnie, se donner un congé illimité, dîner à la guinguette, et ne pas s’inquiéter du bourgeois. Il faut bien que tout le monde vive et s’amuse.

Ne croyez pas, cependant, que ce misérable faubourg ne jouisse de quelques avantages particuliers ; il en a un, surtout, que doivent lui envier les quartiers les plus élégans : ici l’on vit en paix , sans redouter l’influence d’un fléau cruel ; en un mot, les maisons n’ont pas de portier : cette race inquisitoriale y est inconnue. Les tanneries, les filatures de coton ou de laine, les brasseries, ont seules des portes cochères ; partout ailleurs, on monte aux étages situés au dessus des boutiques par une allée dont la porte se ferme au moyen d’un secret que tout le monde connaît, et que souvent, le soir, un nouveau locataire ne parvient pas à ouvrir. Si dans le reste de Paris, comme l’a dit un de vos confrères,

..........................La loge du portier
Est le vrai tribunal où se juge un quartier,

ici les fonctions judiciaires sont dévolues aux fruitières, aux blanchisseuses en gros et en fin, à leurs collègues les commères en tournée régulière de visite, en un mot à toutes les voisines ; et, du moins, la coutume locale ne vous soumet pas à la juridiction domestique. Dans leurs graves réunions, tout rappelle les mystères de la bonne déesse ; les hommes n’y paraissent jamais. Le budget de chaque commère absente y est scrupuleusement discuté. On sait au juste quand la femme Baptiste, pour aller voir le mélodrame, a mis des chemises et des jupons là-bas, c’est-à-dire au Mont-de-Piété ; quel jour les Martin ont porté leur dernière pièce de quinze sous en Angoulême. Vous ne connaissez pas l’origine de cette locution ? C’est encore un souvenir historique dont les Essais de Sainte Foix ne parlent point. Autrefois, quand les établissemens utiles étaient plus rares, les habitans du faubourg faisaient le voyage de la rue d’Angoulême, au Marais, pour jouer à la loterie ; maintenant, tout est au mieux : il y a plus de bureaux que d’écoles. Mais dans cette espèce de province, où l’on conserve la mémoire de ses aïeux, l’expression proverbiale est restée.

Etienne de Jouy - Nouveaux tableaux de Paris, ou observations sur les mœurs et usages des Parisiens au commencement du XIXe siècle - 1828

L’art Poétique d’Horace

Notes

[1] Je l’inviterai à reporter ses regards, en imitateur averti, sur le modèle original de la vie et des caractères et à tirer de là un langage vivant.

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