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Le voleur aux scrupules - 1844

mercredi 22 mai 2013, par Léon la Lune

La civilisation parisienne qu’on croyait parvenue à son apogée vient de se signaler par un nouveau progrès ; elle avait déjà ses escrocs en gants jaunes, au langage et aux manières de bonne compagnie ; elle avait ses flibustiers de bourse, de salons, affublés de titres nobiliaires, chamarrés de décorations indigènes et exotiques ; mais on ne connaissait pas encore le voleur délicat, le voleur aux scrupules.

Il y a quelques temps, c’était vers la fin du dernier carnaval, une des plus jolies actrices des théâtres de Paris, mademoiselle F. trouva, en rentrant du bal, son secrétaire forcé et veuf de tout ce qu’il contenait l’argent, les billets de banque, les bijoux avaient disparu. L’actrice était au désespoir ; elle était même inconsolable, ce qui paraissait extraordinaire, car le lendemain même du vol, le riche banquier hollandais, qui la protège, avait réparé le dommage fait au secrétaire de la victime.

C’était donc une véritable énigme, que cette douleur persistante, que ce deuil incessant, que ces larmes intarissables ; le banquier y perdait son hollandais il ne savait que dire, que penser, il était encore plus bête que de coutume. Les camarades de mademoiselle F. se tourmentaient, s’épuisaient en conjectures, en cherchant à expliquer des regrets qui menaçaient d’être éternels.

Un jour, la sérénité reparut tout-à-coup sur celle physionomie que le chagrin et le désespoir allaient peut-être sillonner de rides précoces ; elle avait retrouvé sa gaieté, son bonheur ; c’était, il est vrai, un bonheur tout-à-fait inespéré, car elle avait reçu par la poste les billets dont la perte lui causait de si mortelles angoisses. A ces billets qui n’étaient pas des billets de banque, mais de petites lettres d’un jeune vaudevilliste qui se console de la chute de ses trois vaudevilles, auprès de mademoiselle F., étaient joints quelques vers galamment tournés pour annoncer le renvoi des lettres et les regrets d’une restitution trop tardive ; mais le poète avait gardé l’anonyme.

C’est aujourd’hui la seule chose qui afflige mademoiselle F. Aussi, dit-elle assez naïvement qu’il y a du bon chez messieurs les voleurs parisiens.

Mystères galans des théâtres de Paris - 1844

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