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Le zouave Jacob, théurge guérisseur de Ménilmontant - 1907

vendredi 13 mars 2015, par Léon la Lune

Une cour des miracles à Ménilmontant

Malgré les éclipses d’oubli que traverse sa gloire, le zouave Jacob n’en reste pas moins le plus pittoresque thaumaturge de l’époque. Bien des gens se demandent, n’ayant pas oublié qu’il fit fureur sous le second empire : « Le zouave Jacob ? mais il est mort ! » Non, le zouave Jacob n’est pas mort ; il supporte même allègrement sa vieillesse et boit son absinthe, comme autrefois. Il s’intitule médium guérisseur, et perche au sommet de la rue Ménilmontant, près de l’ancien temple Saint-Simonien.

C’est là que je suis allé le rejoindre, une après-midi, non sans peine. La séance n’ayant lieu qu’à trois heures et demie, il flânait, son trombone sous le bras, au seuil de sa porte, la tête et les épaules prises dans cette cagoule de flanelle blanche, qui est son uniforme « théurgique ». Devant lui, son petit parc s’étendait, jonché de feuilles mortes ; et, au centre, un bassin en rocaille, presque desséché, mirait la pâleur du ciel automnal. Nous causâmes sous les arbres dépouillés, tandis que de la rue arrivaient clients et clientes, à démarche hésitante, en costume pauvre et triste. On s’imaginerait transporté dans une moderne cour des miracles, aux malades geignants et dont la jambe traîne, aux enfants à béquilles, aux vieilles aveugles trébuchantes. Le zouave est bon enfant ; il supporte gaiement les persécutions des concierges et les embûches des propriétaires. Ce sont les inconvénients de la célébrité, pense-t-il.

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Le zouave Auguste Henri Jacob
Source ; http://military-photos.com

L’âge adoucit l’œil de l’ancien militaire, qui fit le siège de Sébastopol, mais prit quelque repos en Angleterre, pendant la guerre de 1870. Ce visage coloré et violent, tel que, du moins, les anciens bustes et les premiers portraits du zouave nous le montrent, a pris des rondeurs de prélat ou de vieille douairière. Les prunelles sont d’un vert trouble, la barbe s’épointe, les cheveux, encore abondants, s’allongent, plutôt pareils à ceux des rapins qu’à ceux des guerriers.

Un « théurge »

Une certaine corpulence achève de rendre bénévole le fascinateur, et son sourire indulgent atténue la tristesse du nez long. Son accent étrange combine l’autorité du « théurge » avec un zézaiement presque enfantin. Car, il ne faut pas l’oublier, le zouave est « théurge ». Si vous le traitiez d’hypnotiseur, de médecin, de magnétiseur ou de spirite, il n’aurait jamais assez de mépris pour vous. Il garde une dent contre les pèlerinages de la Salette, de Lourdes, et « autres lieux de même facture, » comme il dit ; car ils lui enlèvent du monde. Quoiqu’elle se perde un peu dans les dédales de l’orthographe et de la grammaire, sa science s’étonne, chaque jour davantage, de l’ignorance de ces pauvres chrétiens, qui croient encore à l’Ancien et au Nouveau Testament, alors qu’il est si simple d’avoir le concours « des esprits au fluide blanc ». Ce n’est pas moi qui guéris, ce sont les esprits, déclare volontiers le zouave. Depuis plus de trente ans, il a conscience de ses pouvoirs.

Tout d’abord il guérissait, ne s’en doutant guère, comme M. Jourdain faisait de la prose. C’est au camp de Chalons en 1866, qu’il se révéla.

Tandis que nous nous promenions, à travers les allées, le zouave s’arrêta, ouvrit ses bras, levés comme pour étreindre des multitudes : « il en vint plus de dix mille, monsieur ! c’est quand j’entrai dans la musique des zouaves de la garde, que les esprits « se sont mis avec moi ». Voilà pourquoi j’ai toujours gardé quelque chose de ce costume. »

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Le zouave Jacob
Almanach théurgique du zouave Jacob

Les variations d’un zouave

A Paris, où la suggestion n’était encore ni connue, ni scientifique, il eut un succès égal, chez les ignorants et chez les lettrés. Il guérit le comte de Châteauvillers, le fameux législateur du duel, et fit marcher le maréchal Forey, perclus de rhumatismes, frappé aux bras et aux jambes d’une paralysie crue incurable. Ces dons étranges gênaient passablement le chef de musique, qui se plaignit à son colonel de ce trombone guérisseur, mais embarrassant. Cependant, ses chefs lui furent beaucoup plus doux que les médecins, plus tard, lorsqu’il leur fit concurrence ; d’ailleurs, le zouave avait la presse pour lui, aussi bien que le menu peuple. « On raconte qu’après demain il doit ressusciter un mort, disait Mme Pipelet aux petites bonnes qui lui rendaient visite. — Ah ça, c’est donc le bon Dieu, que ce zouave ? — Ma foi, mes enfants, je n’en sais rien, mais, c’est presque aussi pire. »

En Angleterre, tournées triomphales ! mais au retour, notre zouave ne sut jamais bien, si ce fut comme trombone ou comme médium, qu’il eut le plus de succès, auprès des belles ladies spiritualistes. Réussit-il peut-être tout simplement parce qu’il était bel homme ?. Il a fait tant de métiers qu’il les brouille un peu dans sa tête acrobate, excellent cavalier chez les hussards, puis lancier, puis forain, puis professeur d’équitation pour singes savants, au cirque Soulié à Nîmes, puis aéronaute à Marseille, — enfin zouave-médium.

L’officine à miracles

L’heure de la séance approchant, nous entrâmes dans la salle des malades. Elle présente le plus pittoresque aspect. Un triple rang de banquettes chargées de monde, forme, avec les visiteurs accroupis contre le mur, un quadrilatère humain.

Le recueillement règne, comme à l’église, sur cette foule d’au moins cinquante personnes, de tout âge, de tout sexe, mais non de toute condition, car le pauvre abonde. Il est passé, le temps où Quatrelle montrait, dans la « Vie Parisienne », les névrosées les plus à la mode, s’exhibant devant le thaumaturge en de tentatrices poses.

Ces modestes femmes du peuple viennent là, parce qu’il n’y a pas de pharmacie à acheter. Le « docteur » y coûte seulement les quelques sous que l’on veut bien lui donner. Ces clientes n’ont rien de très « parisien, » ni de très ensorceleur.

Ce sont de vraies douloureuses. Avec foi, elles ont apporté leur linge et des bouteilles d’eau, afin que le « fluide blanc » du zouave les pénétrât de sa bienfaisante force. : Le voilà enfin en personne, le zouave Jacob !

Fakirisme de faubourg

« Ne causons plus, dit-il. » Le silence est tel qu’un bâillement, un soupir paraissent des choses énormes. Une odeur de linge douteux plane.

Le zouave enjambe les bancs, se place au milieu de l’assemblée, joint les mains, se concentre, et tourne sur lui-même lentement, la tête un peu baissée et de côté, comme un coin qu’on enfonce. Les yeux se troublent de plus en plus ; le capuchon rabattu donne l’illusion d’une sorte de moine, qui tiendrait beaucoup du fakir.

Etrange minute qui s’écoule, dans cette pénombre, entre ces murs caca d’oie. Sur un buffet hétéroclite, le buste du zouave jeune s’érige, entre les bouteilles apportées par les fervents. A un des murs, sur une étoffe, ces deux mots : Jésus Chrisna, avec un cœur de cuivre piqué. En effet, d’après le zouave, son esprit guide serait le Messie indien, dont la légende se rapproche tant des récits évangéliques, — le dieu des bayadères et des fakirs, le voluptueux conquérant des âmes. Cependant quelques enfants se sont endormis : un gros homme a clos un œil ; des femmes d’ouvriers, en caraco du dimanche, prunelles baissées comme à l’église, attendent l’invasion des fluides, le bénévole déluge des « esprits ». Un quart d’heure, à peu près, se passe.

Bousculés et guéris

Le guérisseur, les mains sur le ventre, a viré maintes fois. Enfin, il s’arrête. Et s’adressant à une voisine : « Eh bien, avez-vous mal encore ? vous sentez-vous quelque chose de chaud dans le dos ? » Le zouave lui rabotte l’épine dorsale avec un poing énergique. Elle pousse de petits cris étouffés. « Et maintenant vous ne sentez plus rien ? — Non. » Un vieux grogne : « C’est les boyaux qui me cuisent. » Le zouave lui secoue le ventre, jusqu’à ce qu’il se déclare guéri. C’est ainsi pour chaque malade. A peu près tous avouent la défaite du mal, mais pas du premier coup. Il faut que Jacob les décide, les persuade, du geste et de la voix. Il leur impose la main ou même le pied, quelquefois, quand ce sont les parties basses du corps qui souffrent.

Les gestes las et suppliants implorent le miraculeux contact, d’où émane le fluide, invisible panacée devant laquelle la maladie la plus incurable, abandonnée des médicastres, s’enfuit !

Quand chacun s’est rasséréné, le zouave commence son prône. Ah ! certes, il est bien simple.

Ne pas boire du lait surtout, parce qu’il croit que cela fait du fromage dans l’estomac. Il a une haine spéciale contre le lait. « Ne buvez pas trop, ne mangez pas trop. » La viande saignante ne lui plaît pas. Il recommande de l’eau, le dîner léger, le vin pas drogué, et pas de café. Et voilà tout. Et vous allez guérir. Et vous reviendrez dans huit jours.

Le trombone après le fluide

Alors on chuchotte, on s’étire. Le zouave distribue les brochures de « théurgie », et les quotidiens les plus récents, où l’on parle favorablement de lui. Les clients prouvent leur reconnaissance, par un peu de monnaie de cuivre, la monnaie difficile et âpre des pauvres qui ne gagnent pas toujours leur vie. Puis, chacun plie son linge, remporte sa bouteille et les fidèles s’écoulent vers la rue. Le zouave, sur sa porte, l’air martial, embouche son trombone ; il accompagne le défilé, au son de « la Pie voleuse » ou au grand air de « Sémiramis ».

La théorie des malades guigne de l’œil avec envie l’homme au fluide, qui interrompt sa musique par de petites instructions familières, tout en poussant par les épaules une grosse dondon geignante, à qui il reproche de trop manger.

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Rue des Cascades 42 bis - derniers vestiges de l’endroit où se réunissaient les chevaliers de Malte à Paris (Conduit des eaux de Belleville actuellement) : 20e arrt. Ménilmontant - Dessin : Jules-Adolphe Chauvet

Un intérieur pittoresque

Je reste seul, avec le maître de céans, dans le salon où les bustes de Platon, de Beethoven, de Voltaire, de Dante tiennent compagnie au sien. Aux murs, des cors de chasse très compliqués. Un harmonium fait vis-à-vis à un piano.

Sur une chaise s’étale, décroché en mon honneur, le glorieux trombone d’argent, offert par les mêmes ladies spiritualistes.

Nous visitons la maison démeublée, avec des lits aux draps rejetés, en des chambres nues, dénuées même de tout papier au mur.

En m’ouvrant son appartement, le zouave m’ouvre son cœur. « C’est pour le samedi, me dit-il. Quand on vient faire de la musique, on reste coucher, et te lendemain on mange une omelette. » La salle, où dort et travaille le zouave, donne aussi cette impression délabrée, avec ses rangées de livres, qu’il montre d’un geste un peu dédaigneux, « car à l’exemple du philosophe grec, il porte toute sa science en lui », sa table encombrée, le lit toujours défait, et, à côté, sur une chaise, des brochures, un verre et des morceaux de vieux citron desséchés.

Sur la cheminée, adossée à une fenêtre à vitre unique, une bizarre pendule immobilise son ressort mort. Ah ! si elle marchait, quel prodige ! elle indiquerait tout, depuis l’heure, le jour, le mois, l’année, jusqu’à la position des planètes, celle du soleil, de la terre et de la lune. Et si les petites roues entraient en mouvement, les disques d’un planisphère mobile nous montreraient en miniature l’évolution des astres, dans le ciel. Je regarde, au-dessus de la mystérieuse pendule, Paris, là-bas, plus mystérieux encore, avec ses ondes de toits qui s’estompent dans la brume.

Le geste de la mouquette

Comme tous les génies bienfaiteurs de l’humanité, le zouave a un peu la manie des persécutions. Il croit être en butte à des inimitiés sourdes et impitoyables. Récemment, il fut condamné à six jours de prison et à deux cents francs d’amende. Ce fut, il est vrai, parce qu’il avait abandonné le geste du magnétiseur pour celui de la Mouquette d’Emile Zola. Comme dit l’Ecclésiaste, il y a temps pour tout. Mais, le zouave avait mal choisi son temps. (Les voisins étaient aux fenêtres.) Aussi les témoins des deux sexes s’acharnèrent contre lui, devant les tribunaux.

Je ne résiste pas au désir d’extraire quelques lignes des débats.

« Et c’est dans ce même parc, poursuit M. le président Lefresne, que vous vous êtes montré, en plein midi, dans une posture que je n’ai pas à décrire. ,

Le prévenu. — Monsieur le président, je me croyais caché par deux arbres extrêmement touffus qui sont au pied de mon mur, et je n’ai commis aucune inconvenance. J’ai été pris d’un malaise si subit que je n’ai pu regagner ma maison. Je n’ai même pas eu le temps d’enlever mon chapeau à haute forme.

M. le président. — Ce n’est pas votre chapeau que la prévention vous reproche d’avoir enlevé.

(Rires. )

Le prévenu. — Mais je me suis trouvé positivement malade ! J’étais en train de causer avec l’employé de la Compagnie des eaux, venu pour inspecter mes conduites. (Nouveaux rires.) « La vérité, c’est que je suis en butte à la jalousie de mes voisins, qui ne me pardonnent pas d’être célèbre dans les cinq parties du monde. »

Une entorse oubliée

L’après-midi finissant, il fallait quitter la rue Ménilmontant. Le zouave me raccompagna en m’annonçant ses mémoires. « J’en suis, maintenant, au moment de décrire l’entrée des Dardanelles, quand je partis pour la Crimée. Je crains de me tromper, je dois avouer que j’ai peur de ne pas être très exact. Il y a si longtemps ! Heureusement, j’ai pris des notes. »

En descendant, nous traversons un parterre de chrysanthèmes et de dahlias, orgueil de la demeure. Et, comme je demande à Jacob si parfois ses exercices de fakirisme ne le fatiguent point : « Jamais je n’arrête, me répond-il ; et, quand je suis malade, je travaille à guérir les autres avec encore plus d’empressement, car ainsi je me guéris moi-même. C’est comme cela que je me suis débarrassé d’une entorse : je l’ai laissée, au milieu de mes fidèles. je l’ai oubliée dans la séance. »

Je rentrai dans Paris et je me retrouvai parmi les ordinaires hommes.

Jules Bois (1868-1943) - Le miracle moderne - 1907

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