A travers les égouts de Paris – 1906

Au petit matin, quand Paris dort encore, de tous côtés, l’armée des cantonniers s’arme et se répand, couvre l’asphalte et les pavés. A coups de boulins et de rabot, les poussières, les boues, les feuilles tombées, les papiers vagues, tous les déchets d’hier sont poussés au ruisseau. Les prises d’eau s’ouvrent à la marge des trottoirs. Les fontaines coulent à flots, entraînant ces débris vers les souillards publics : et ce balayage matinal est le premier pourvoyeur de l’égout.

Paris s’éveille. Les poubelles apparaissent aux portes. Les tombereaux de la voirie s’emplissent au passage ; un dernier coup de houssoir chasse leurs dernières glanes. Où donc ? A l’égout encore.

Dans les maisons qui s’ouvrent et bourdonnent, les bonnes, les domestiques, tout le peuple ouvrier vaque au ménage, à la toilette de la chambre et des enfants. — Balayures, lavures et rinçures, à l’égout !

Sur les marchés, dans les boutiques, c’est l’heure où se nettoient les devantures, où s’épluchent les denrées, où coulent du haut en bas des étages, à travers la ville immense, les eaux ménagères et les eaux vannes. — Râpures, rognures et raclures, à l’égout !

Le jour s’avance et l’égout continue de tout engloutir. Qu’il pleuve, qu’il neige, que l’on sème à pleines pelletées le sel gris sur les verglas, ou que les arroseurs déploient sur les roulettes leurs corps et leur lance ou promènent sous le grand soleil l’éventail de gouttelettes de leurs tonneaux, partout les rouleaux-brosses passent et repassent, refoulent vers les caniveaux les poussières renaissantes de la voie publique, toute la lie, et toutes les cendres du jour. Ce qui blesse la vue, et ce qui gêne le pied, et ce qui offusque l’odorat, tout à l’égout !

Personne qui ne devine que pour cette tâche ingrate et formidable, pour ce service immense et pressant, les sous-sols de la ville doivent cacher dans leurs entrailles un organisme puissant, réglé, gigantesque, à la taille du monstre.

Personne qui n’ait entendu plus ou moins parler de ce Paris souterrain, car cet organe caché n’est point secret. Chacun sait que nos égouts sont un merveilleux monument, dont les ingénieurs du monde entier admirent les dispositions et que le grand public n’ignore pas tout à fait.

Paris, en effet, sait donner à ses œuvres les plus basses son cachet propre et son originalité précise.

Ce cachet, ce n’est pas l’immensité. Sans doute il est énorme l’ « intestin de Léviathan », et Paris a marqué là sa puissance ; Rome toutefois eut sa cloaque, grandiose autant, illustre davantage. Ce n’est pas non plus la bonne entente des services, l’habileté des dispositions ou le génie des architectes ; Londres, Berlin, des cités nouvelles, ont leur système d’égouts d’une égale utilité, d’un fonctionnement aussi sûr, d’une conception plus neuve encore.

Mais Paris en toutes choses sait témoigner de son esprit ; sa courtoisie s’accuse, son coeur est manifeste : lui seul pratique l’hospitalité affable et le charmant accueil qui attire à lui l’univers. Ses égouts sont entretenus de main d’homme, ouverts aux visiteurs. Ce n’est point un boyau obscur que nettoient mécaniquement, comme à Londres, des chasses d’eau brutales, c’est une galerie où l’on passe. Un régiment d’égoutiers s’y meut à l’aise, les nettoie avec un soin journalier, les pare pour les curieux. On s’y promène. C’est un monument qui a ses jours d’ouverture et ses guides. Jusque dans ce repli intime, la ville se montre propre et coquette et à ce point de vue elle se révèle sans rivale au monde.

Pour en arriver là, par exemple, il a fallu le long effort des siècles. Avant que la vieille sentine de Paris eût perdu sa juste renommée de puanteur et d’horreur, avant que la chose comme le nom se fût nettoyée, rincée, que le cloaque fût devenu l’égout et l’égout le collecteur, bien des entreprises avaient été tentées, bien des projets avortèrent. Et il serait intéressant, avant de descendre nous-mêmes au fond des Champs-Eylsées, créés par le génie moderne dans cet enfer, de pousser une excursion à travers les méandres du passé, de voir se constituer sous nos yeux, dans l’ombre de l’histoire, les premiers linéaments du plan contemporain.

I. — Histoire et géographie souterraines.

Aux temps idylliques, quand Paris n’était encore qu’un village resserré dans la Cité, un ruisseau coulait au Nord et descendait paisiblement des hauteurs de Ménilmontant vers Chaillot ; une rivière, la Bièvre, après s’être promenée cinq ou six lieues, au Midi, à travers les vertes vallées, venait se jeter au fleuve entre des berges fleuries. La pluie qui parfois coulait dans les rues suivait les pentes du terrain, et s’échappait vers la Seine ou vers l’un ou l’autre de ses affluents : tels sont les cloaques naturels de la cité.

Mais la ville croissait et s’augmentait sans cesse. A l’intérieur les eaux s’amassèrent, firent embarras. Vers 1356, le roi Jean décida de creuser sur la rive gauche, au pied des murailles, un fossé vers lequel se dirigeraient les ravines, les caniveaux et tous les égout toirs, au Sud. Ce fossé continua de se déverser, d’un côté dans la Bièvre, de l’autre à la Seine, non loin de l’illustre tour de Nesles : ce fut le premier égout de Paris.

Au Nord, cependant, une rigole peu à peu s’était aussi ouverte : elle apportait du quartier Montmartre les eaux d’orage au ruisseau de Ménilmontant. Lorsque s’éleva la muraille de Charles V, ce ravin, à l’intérieur de l’enceinte , gêna fort la circulation. Hugues Aubrio^, prévôt des marchands, le fit recouvrir de pierres de taille, et c est le plus ancien des égouts voûtés.

Le reste demeurait découvert, s’épandait au hasard des pentes, s’amassait ici et là dans tous les fonds. Il se forma d’infectes mares, encombrées d’immondices et d’eaux stagnantes.La langue populaire en a peint énergiquement l’horreur : c’était le trou Bernard, le trou Gaillard, le trou Punais ; je passe d’autres surnoms trop réalistes pour les oreilles d’à présent.

Au milieu même des rues on ne trouvait point trop incommode, au moyen âge, de laisser se creuser ces fosses. Sous prétexte de dégager les côtés, on leur faisait la place. Des planches, des ponceaux jetés au travers dans les endroits difficiles permettaient seuls le passage. Les chemins devinrent impraticables et l’infection de Paris fameuse.

Les jours de pluie, l’on ne se tirait guère du bourbier que botté, guêtre, à cheval, et pas toujours. On s’y noyait.

Un soir, le fils aine de Louis VI passait sur sa monture rue des Martrois, près de la Grève ; sa bête s’effraya des grognements d’un pourceau qui se vautrait, ainsi que faisaient alors ses congénères, dans cette fange du vieux Paris ; le cavalier désarçonné tomba et mourut des suites de la chute.

Non pas que les bourgeois de Paris se désintéressassent de la propreté et de l’hygiène de leur cité, ou que la municipalité et les gouvernements d’alors ne cherchassent une solution plus élégante. Philippe-Auguste, dès 1184, offusqué par la senteur des rues, avait trouvé l’expédient du pavage ; mais pour les égouts les ressources ou l’ingéniosité manquaient.

En 1412, l’hôtel Saint-Paul, résidence actuelle des rois, devint inhabitable à cause du Pont-Perrin qui formait, à l’emplacement de notre place Birague, une mare croupissante et s’écoulait en semant) la peste vers les fossés de la Bastille.

Sous Louis XII et François 1er, le palais des Tournelles fut à son tour infecté par l’égout Sainte-Catherine. Les princes réclamèrent en vain. Détourner le cours du cloaque entraînait des frais trop grands ; voûter, c’était concentrer les miasmes et le poison ; nettoyer, on ne savait comment s’y prendre.

Les égouts continuèrent donc d’offenser l’auguste odorat des Orléans, des Angoulême et des Bourbons, mais le nez plus délicat des princesses de Médicis à la fin n’y tint plus : puisqu’on ne pouvait déloger le cloaque, ce furent les Tournelles qui déménagèrent. Malheureusement, les Tuileries n’échappèrent pas à la fatalité : l’égout de la porte Saint-Honoré les empesta.

Nos rois revinrent à la charge, et nos échevins leur donnaient à ce point raison que, en 1605, François Miron, prévôt des marchands, essaya d’un effort de générosité personnelle. Il fit murer à ses frais l’égout du Ponceau et peu à peu son exemple fit école. Cependant les moyens d’assainissement continuaient de faire défaut. On ne connaissait d’autres procédés que le curage, et comme on ignorait l’usage des désinfectants, le danger était extrême. En 1633, le nouvel égout du Ponceau était déjà engorgé, putréfié. Cinq ouvriers qui voulurent y descendre tombèrent foudroyés par les gaz méphitiques. Ils en moururent, mais la Faculté n’en put croire ses yeux : une assemblée de médecins déclara que les victimes avaient succombé au regard empoisonné d’un basilic blotti dans une excavation du cloaque.

L’eau de pluie lavait seule, nettoyait ou comblait ces fosses putrides.

Sous Louis XIV il n’y avait encore dans Paris que dix kilomètres d’égouts, dont les deux tiers à ciel ouvert. L’ancien ruisseau de Ménilmontant n’était plus qu’une ordure sans nom. Des talus de terre y retenaient à peine l’eau pouacre. Des arbres et des haies en hérissaient les bords. Des confluents immondes à chaque pas aggravaient sa souillure : c’était l’égout Montmartre, l’égout Gaillon, la rue des Egouts. A travers jardins et marécages il s’en allait ainsi, fangeux, suffocant, croupi. Des grenouilles, le soir, y coassaient, dont la rue Chanteraine perpétue le souvenir. Nulle maison sur ses rives. Chacun fuyait son souffle, ses buées et son haleine ; et lorsque passait le vent du Nord, Paris entier se bouchait les narines pour échapper aux exhalaisons nauséabondes de cette ceinture de cloaques qui l’entourait de là Bastille à Chaillot.

Michel-Etienne Turgot — père du fameux ministre, — prévôt des marchands, introduisit une innovation heureuse.

Le ruisseau de Ménilmontant venait d’être enfin revêtu de murs, garni d’un radier de pierres. Les travaux du même genre étaient partout poussés avec entrain. Turgot encouragea et accentua le mouvement en entreprenant de faire voûter tous les égouts aux frais des riverains. Il leur concédait en retour les trente-six pieds de terre rendus disponibles par le terrassement. Mais surtout il eut cette idée géniale : il érigea vers 1740 un immense réservoir de maçonnerie à la tête de l’égout de ceinture, boulevard des Filles du Calvaire. Les eaux de Belleville y furent amenées et l’on put, grâce à elles, organiser un curage régulier.

Les temps qui suivirent furent mauvais. On abandonna l’entreprise. La Révolution vint qui ne fit rien pour les égouts qu’y précipiter, au sortir du Panthéon, les restes de Marat et les gorger du sang humain. Pourtant l’idée était trouvée, elle était féconde et d’autres devaient un jour en tirer parti.

Le malheur, après la tourmente révolutionnaire, c’est qu’il fallait, avant de se remettre à la besogne, reconnaître le labyrinthe. Or, la police depuis longtemps ne s’en occupait plus, les traditions avaient cessé, les égoutiers de profession se refusaient à franchir l’orifice de ces mortels couloirs. Il n’existait ni carte sérieuse, ni devis autorisé. La plupart des anciens ouvrages se trouvaient comblés, une peau de crapaud épaisse de plusieurs pieds recouvrait des abîmes abjects et sans fond. Qui donc oserait jamais s’aventurer à la découverte de ces catacombes obscures et empoisonnées ?

« Un jour, raconte Victor Hugo, que j’abrège un peu, en 1805, dans une de ces rares apparitions que l’empereur faisait à Paris, le ministre de l’Intérieur, un Decrès ou un Crétet quelconque, vint au petit lever du maître. On entendait dans le carrousel le traînement des sabres de tous ces soldats extraordinaires de la grande République et du grand Empire ; il y avait encombrement de héros à la porte de Napoléon….. — Sire, dit le ministre de l’Intérieur, j’ai vu hier l’homme le plus intrépide de votre empire. — Qu’est-ce que cet homme, dit brusquement l’empereur, et qu’est-ce qu’il a fait ? — Il veut faire une chose, sire. — Laquelle ? — Visiter les égouts de Paris.

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Cet homme existait et se nommait Bruneseau. La visite eut lieu. Ce fut une campagne redoutable, une bataille contre la peste et l’asphyxie. Ce fut en même temps un voyage de découverte.

Les procédés désinfectants étaient à cette époque très rudimentaires. A peine Bruneseau eut-il franchi les premières articulations du réseau souterrain, que huit des travailleurs sur vingt refusèrent d’aller plus loin. L’opération était compliquée ; la visite entraînait le curage ; il fallait donc curer, et en même temps arpenter, noter les entrées d’eau, compter les grilles et les bouches, détailler les branchements. On avançait avec peine. Il n’était pas rare que les échelles de descente plongeassent dans trois pieds de vase. Les lanternes agonisaient dans les miasmes. De temps en temps, on emportait un égoutier évanoui. A de certains endroits, précipice. Le sol s’était effondré, le dallage avait croulé, l’égout s’était changé en puits perdu ; on ne trouvait plus le solide ; un homme disparut brusquement, on eut grand-peine à le retirer. Par le conseil de Fourcroy, on allumait de distance en distance, dans les endroits assainis, de grandes cages pleines d’étoupe imbibée de résine. La muraille, par place, était couverte de fongus difformes, et l’on eût dit des tumeurs ; la pierre elle-même semblait malade dans ce milieu irrespirable.

Bruneseau, dans son exploration, procéda d’amont en aval. Au point de partage des deux conduites d’eau du Grand-Hurleur, il déchiffra sur une pierre en saillie la date 1550 ; cette pierre indiquait la limite où s’était arrêté Philibert Delorme, chargé par Henri II de visiter la voirie souterraine de Paris.

Bruneseau retrouva la main-d’œuvre du XVIIe dans le conduit du Ponceau et dans le conduit de la rue Vieille-du-Temple, voûtés entre 1600 et 1650, et la main-d’œuvre du XVIIIe dans la section Ouest du canal collecteur, encaissée et voûtée en 1740.

On crut reconnaître çà et là, notamment sous le Palais de Justice, des alvéoles d’anciens cachots. Quelques trouvailles furent bizarres, entre autres le squelette d’un orang-outang disparu du Jardin des Plantes en 1800.

Sous ce long couloir cintré qui aboutit à l’Arche-Marion, une hotte de chiffonnier, parfaitement conservée, fit l’admiration des connaisseurs.

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Partout, la vase, que les égoutiers en étaient venus à manier intrépidement, abondait en objets précieux, bijoux d’or et d’argent, pierreries, monnaies. Un géant qui eût filtré ce cloaque eût eu dans son tamis la richesse des siècles.

La rencontre la plus surprenante fut à l’entrée du grand égout. Cette entrée avait été autrefois fermée par une grille dont il ne restait plus que les gonds. A l’un de ces gonds pendait une sorte de loque informe et souillée, qui, sans doute arrêtée là au passage, y flottait dans l’ombre et achevait de s’y déchiqueter. Bruneseau approcha sa lanterne et examina ce lambeau. C’était de la batiste très fine, et l’on y distinguait à l’un des coins moins rongé que le reste une couronne héraldique brodée au-dessus de ces sept lettres : LAUBESP. La couronne était une couronne de marquis et les sept lettres signifiaient Laubespine. On reconnut que ce qu’on avait sous les yeux était un morceau du linceul de Marat. Marat, dans sa jeunesse, faisait partie de la maison du comte d’Artois ; il y avait été l’obligé de la marquise de Laubespine. Il lui était resté d’alors ce drap de lit. Épave ou souvenir ? A sa mort, comme c’était le seul linge un peu fin qu’il eût chez lui, on l’y avait enseveli. Bruneseau passa outre. On laissa cette guenille où elle était.

La visite de la voirie immonditielle souterraine de Paris dura sept ans, de 1805 à 1812. Tout en cheminant, Bruneseau désignait, dirigeait et mettait à fin des travaux considérables ; en 1808, il abaissait le radier du Ponceau, et, créant partout des lignes nouvelles, il poussait l’égout, en 1809, sous la rue Saint-Denis jusqu’à la fontaine des Innocents ; en 1810, sous la rue Froidmanteau et sous la Salpêtrière ; en 1811, sous la rue Neuve-des-Petits-Pères, sous la rue du Mail, sous la rue de l’Echarpe, sous la rue Royale ; en 1812, sous la rue de la Paix et sous la chaussée d’Antin. En même temps, il faisait désinfecter et assainir tout le réseau. »

Grâce à cette page, Bruneseau est resté le héros romantique de l’égout. Mais les écrivains techniques, les historiens du métier mettent plus volontiers en avant des noms d’ingénieurs officiels, entre autres, à partir de 1806, celui de l’architecte Girard.

A ceux-ci incombait une multiple tâche.

Entretenir d’abord et développer l’ancien réseau ; ils poussèrent activement cette besogne : 5 709 mètres d’égout furent bâtis sous Louis XVIIl, 10 836 mètres sous Charles X, 89 020 mètres sous Louis-Philippe, 23 381 mètres sous la IIe République. La nouvelle distribution des eaux permit en même temps un lavage plus efficace et plus fréquent ; le principe de Turgot reçut une application large et bienfaisante. On s’évertua à supprimer les eaux stagnantes et à les écouler vers la Seine. De plus en plus on chercha à reporter en aval le dégorgement des nouvelles artères qui empoisonnaient le fleuve, à l’Alma d’abord, puis vers Passy et Auteuil. Bref, l’effort tenté fut sérieux et persévérant. Mais les difficultés restaient considérables. Les eaux n’étaient pas encore assez abondantes pour qu’on en pût faire toujours l’usage utile ou nécessaire ; les pluies, au contraire, étaient souvent grosses et le réseau souterrain insuffisant pour les évacuer. On eut des inondations d’égout. A plusieurs reprises l’eau fit irruption dans les quartiers bas, jaillit comme d’un puits artésien des conduits surchargés, submergea en une heure les caves, ravagea et gâta tout.

Même en temps ordinaire il suffisait de la moindre averse pour que Paris devînt impraticable : la disposition des rues y aidait.

Jusque sous Louis-Philippe, en effet, la chaussée était restée concave, au lieu de bomber comme aujourd’hui en dos d’âne. De trottoirs, peu ou prou. L’égout suivait l’axe de la rue. Les chutes d’eau s’ouvraient au cœur du chemin, à peine fermées d’une grille. La grille était souvent cassée, obstruée parfois ; le pied du passant y glissait, les chevaux y trébuchaient, les accidents s’y multipliaient, à tel point que la langue populaire et l’administration avaient fini par consacrer à ces lieux sinistres ce lugubre nom de « cassis ». Les anciennes bouches, sur le côté, aux larges ouvertures pareilles à des gueules, la herse levée comme une mâchoire formidable, n’étaient guère plus rassurantes. Elles engouffraient avec la même voracité l’ondée et le promeneur, dévoraient au passage l’enfant qu’entraînaient ces terribles ruisseaux, puis, gorgées, elles revomissaient les cadavres et la mort.

Aux premières gouttes de pluie, dès que la chaussée commençait de s’engorger, accouraient de toutes parts, joyeux et boueux, les commissionnaires, les porteurs d’eau, les charbonniers, tout le peuple héroïque et trapu de l’Auvergne. Sur leurs larges épaules ils colportaient la planche du salut, le madrier énorme, armé de roulettes, qu’ils jetaient sur le torrent. C’était le pont volant. Moyennant un sou de péage l’on passait. Sous un dessin de Carle Vernet se lit même la gouailleuse légende, tournée, parait-il, au proverbe parmi ces robustes enfants du Cantal. Selon que la dame semblait jeune ou vieille, pataude ou mignonne : « Passez, beauté ! » disait le galant passeur ; ou bien, retournant la phrase et gaussant sur le mot : « Beauté passée ! » prononçait le fouchtra avec un gros sourire. Qui l’eût cru, qu’un Auvergnat de 1830 fût capable de ces grâces d’accent ?

Mais le pire, c’est que, mortels ou comiques, ces incidents aboutissaient tous à la même catastrophe : à la fin l’égout surmené crevait ou redevenait inabordable. Il fallait renouveler l’opération héroïque de Bruneseau. L’égout Amelot, par exemple, s’était engorgé à la fin de la Restauration, on résolut de procéder au curage. Les sept premiers ouvriers qu’on y envoya tombèrent inanimés. L’Académie de médecine se décida à déléguer pour présider au nettoyage l’un de ses membres, le Dr Parent-Duchatelet, dont les travaux sur la question faisaient autorité. Mais la tâche n’en demeurait pas moins épineuse. Sept mois durant, on s’acharna à cette œuvre de salubrité ; 6450 tombereaux d’immondices furent extraits et voitures au loin. L’infection devint prodigieuse aux alentours. Les habitants de la rue Amelot émigrèrent en masse. Autour des puits d’extraction l’on en fut réduit, pour combattre les nausées, à édifier d’immenses bûchers de bois résineux, où l’on jetait à pleins seaux le vinaigre, les baies de genévrier et la fleur de soufre, dont les acres senteurs semblaient combattre un peu le relent fétide des miasmes.

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Le choléra de 1832 et de 1849 acheva, comme disent les journaux, « d’éclairer l’opinion publique ». L’on conçut le projet d’une réorganisation totale de notre système d’égouts, d’un plan grandiose et méthodique conçu selon les données scientifiques contemporaines, sans égal à l’étranger.

Les travaux, commencés en 1855, furent activement poussés à partir de 1857 et confiés à l’ingénieur Belgrand, le maître du Paris souterrain.

Ce que fut l’œuvre de celui-ci — un véritable grand œuvre qui changea l’ordure en joyau, — il nous l’a expliqué lui-même dans son ouvrage sur Paris souterrain. C’est là qu’il faut aller chercher le récit de cette lutte décisive contre le méphitisme d’une capitale.

Toutefois le nouveau projet des égouts de Paris se rattachait au plan général de l’Embellissement, auquel la mémoire de l’illustre préfet de la Seine Haussmann reste attachée. La galerie Rivoli fut construite sous l’inspiration directe de celui-ci, dans le goût de luxe et d’apparat qui dominait alors dans les bureaux. On voulut vraiment que Paris eût les plus belles conduites souterraines du monde, comme il avait les plus belles avenues et les plus beaux théâtres.

Son Excellence en personne fit les honneurs des nouvelles voies, y conduisit toute la noblesse impériale et galamment y guida le bataillon brillant des ambassadrices. L’année de l’Exposition, la vogue de ces descentes à l’égout fut telle que le protocole s’inclina pour en permettre le caprice aux têtes couronnées, et jamais hypogée ne vit une telle assemblée de rois. Agrippa, sous Auguste, avait voulu parcourir en entier la grande cloaque restaurée par ses ordres ; Louis XV, convié par Turgot, avait inauguré avec tout le Corps municipal l’égout du boulevard des Filles du Calvaire ; Napoléon Ier, après la tentative de Bruneseau, était descendu à son tour à l’égout, mais jamais pareil concours de Majestés n’avait paru en ces lieux jusque-là maudits. Le cloaque, comme Talma, eut son parterre de rois ; la voirie n’eut point à envier à l’Hôtel de Ville son bal des souverains, et cette date dans l’histoire des égouts marque, en réalité le triomphe de la désinfection, l’inauguration du collecteur moderne sans odeur et sans miasmes, agent d’hygiène et de santé, organe primordial de l’assainissement des grandes villes.

Un vaste programme de police municipale fut élaboré en même temps qui assurait le fonctionnement utile des nouvelles artères, et le décret du 26 mars 1862 sert encore de base aujourd’hui à la législation communale.

La Ville et l’État firent un grand effort pour que les services rendus correspondissent à leurs exigences. Le réseau de Paris se ramifia à l’infini sous les moindres ruelles. Trois grandes galeries furent achevées : c’était, en plus de la galerie de Rivoli, la galerie ovale de la rue des Ecoles, sur la rive gauche ; sur la rive droite, la galerie du boulevard de Sébastopol. Les trois collecteurs généraux furent terminés. Sous les voies les plus larges il y eut deux égouts, un sous chaque trottoir, et la longueur de ces voûtes souterraines finalement dépassa celle des rues.

Au point de vue technique, le grand service que rendit Belgrand fut d’améliorer les procédés de construction. On avait bâti jadis en moellon piqué, avec assises de pierres de taille : tel l’égout de la rue Saint-Denis construit sous Louis XIV. Même l’égout de l’ancienne rue de Bar-le-Duc était en briques. On fit dès lors usage de la pierre meulière, taillée et appareillée d’abord, puis employée brute, noyée dans le mortier, avec parements de ciment hydraulique ; procédé moins dispendieux et plus souple. Collecteur ordinaire.

La forme des galeries fut modifiée, et nos croquis montrent suffisamment l’évolution des différentes manières.

Belgrand sépara aussi méthodiquement les bassins de Paris et établit scientifiquement la ligne des eaux. Il obtint ainsi trois bassins principaux : le bassin du collecteur départemental, qui dessert, au Nord, Montmartre et Ménilmontant ; le bassin du collecteur de la rive droite, qui suit les quais jusqu’à la Concorde, reçoit comme autant de rivières les eaux de la galerie de Sébastopol, de la galerie de Rivoli, puis, en remontant vers l’Étoile et le bois de Boulogne, l’égout des Petits-Champs et l’égout de Ceinture ; le bassin enfin du collecteur de la rive gauche, qui, venant de la Bièvre, reçoit les eaux de l’égout Saint-Michel, de la galerie Saint Germain, le collecteur de Montparnasse, celui de Grenelle et des quais, passe la Seine par un siphon sous l’Alma, reçoit de l’autre côté les eaux d’Auteuil et de Passy et rejoint le collecteur de la rive droite non loin d’Asnières où jadis le grand collecteur les réunissait pour les jeter ensemble dans la Seine. Ce plan hydrographique a été depuis suivi, complété, perfectionné.

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Après la guerre, les riverains s’étant plaint de l’infection de la Seine au débouché des collecteurs en banlieue, l’égout fut poussé, plus loin, jusqu’à Gennevilliers, et plus tard jusqu’aux champs d’épandage d’Herblay et d’Achères. Mais nous n’avons pas à le suivre aujourd’hui si loin, quoique l’effort de l’administration se soit porté surtout de ce côté-là depuis quelques années.

A Paris même, les travaux entrepris depuis la mort de M. Belgrand ne sont en réalité que l’achèvement et le complément de son œuvre ou des entreprises fortuites nécessitées par d’autres ouvrages : l’aménagement, par exemple, des Expositions universelles, en 1889 et 1900 ; le siphon, de la Concorde, créé pour soulager le collecteur général de la rive gauche que les grands orages débordaient encore ; la loi du 10 juillet 1904 sur le « tout à l’égout », l’élaboration d’un quatrième bassin obtenu grâce aux prolongements ou à la transformation des collecteurs du bief Buffon, Saint-Bernard, Rapp, et à l’établissement du grand collecteur de Clichy ; la mise en service d’une usine élévatoire sur la rive gauche ; les dérivations entreprises pour l’achèvement des nouvelles lignes de chemin de fer, des gares et du métropolitain ; les siphons de l’île Saint-Louis, de la Cité et du boulevard Richard Lenoir, sans parler d’une multitude d’autres travaux dont la seule énumération prendrait plusieurs pages.

C’est ici que les renseignements mis à notre disposition d’une façon si gracieuse par les ingénieurs préposés à la direction du service nous eussent été précieux. Mais une carte, pour le lecteur qu’intéresseraient ces détails, parlera plus vite et mieux qu’un texte. Nos plans et nos dessins suppléeront facilement à des explications qui sembleraient au grand nombre interminables et fastidieuses ; ils compléteront cette brève histoire du Paris souterrain.

II. — La fin d’une légende.

Sur l’histoire authentique se greffe une légende littéraire.

Déjà notre vieux Villon — à qui Dieu pardonne ! — ne dédaignait point, les soirs de gueuserie ou de crapule, l’abri des pauvres égouts du temps. Il semble même avoir gardé de leur hospitalité un souvenir attendri et appelle le cloaque son petit « logis en cas ».

Il est probable que plus d’un errant comme lui profitait dès lors de ce refuge, que plus d’un malfaisant connut ces douteuses retraites. Nos vagabonds leur préfèrent aujourd’hui l’arche des ponts ; cependant plus d’un rôdeur, de temps à autre, pénètre encore en catimini dans les égouts pour y recueillir des débris, écumer des lièges, couper des fils de cuivre, y dérober quelques outils.

De cette vieille tradition truande, l’imagination de Victor Hugo, vers la moitié du XIXe siècle, s’empara pour en créer une fiction romanesque qui faillit passer à l’histoire.

L’histoire des hommes, avait-on lu dans les Misérables, se reflète dans l’histoire des cloaques. Les gémonies racontaient Rome. L’égout de Paris a été une vieille chose formidable. Il a été sépulcre, il a été asile. Le crime, l’intelligence, la protestation sociale, la liberté de conscience, la pensée, le vol, tout ce que les lois humaines poursuivent ou ont poursuivi s’est caché dans ce trou : les maillotins au XIVe siècle, les tirelaines au XVe, les huguenots au XVIe, les illuminés de Morin au XVIIe, les chauffeurs au XVIIIe. Il y a cent ans, le coup de poignard nocturne en sortait, le filou en danger y glissait ; le bois avait la caverne, Paris avait l’égout.

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Et lui-même, Hugo, exploitant la veine, précipitait dans cet abîme le dénouement de son épopée sanglante et ses deux derniers héros survivants des Journées de Juin, Marius et Jean Valjean. Du poids d’un livre entier il aggravait cet épisode, si bien que désormais la fantaisie publique resta frappée. En 1870, Paris assiégé, affolé, se souvint du roman des Misérables. Pas un amateur de feuilletons qui ne rêvât de l’entrée des Prussiens par cette voie souterraine. Cédant à la pression de l’opinion, il fallut que le génie militaire construisît à l’entrée des collecteurs deux murailles. Les Allemands avaient en main d’autres moyens de prendre la capitale !

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La Commune redouta pareillement un coup d’audace des Versaillais, maîtres d’Asnières, mais les Versaillais préférèrent la brèche à ciel ouvert. Cependant, après leur victoire, la renommée persista à proclamer que les communards, à leur tour, n’avaient pu mieux faire que de songer à ce suprême refuge. Le bruit courut que la lutte, terminée sur le pavé, continuait sous terre. Il fallut organiser une descente à l’égout. On n’y trouva personne, pas même un cadavre. Un véritable arsenal, par contre, s’y rencontra : l’arsenal de la désertion. Beaucoup de braves gens armés pour le siège avaient jeté leurs armes au ruisseau à l’heure du péril, de peur d’être compromis dans une perquisition et pris pour des fédérés ; les combattants eux mêmes, se voyant vaincus, s’étaient à la hâte débarrassés de leur équipement : fusils, cartouches, képis, ceintures rouges. Dans la chambre du siphon de l’Alma on réunit et entassa six voitures de ces trophées honteux, que six chariots à six chevaux, du train des équipages menèrent au musée d’artillerie. Cet avortement de la Commune a beaucoup nui aux destinées héroïques de la légende.

III. — Aujourd’hui.

Les seuls événements qui animent depuis l’égout, ce sont les visites fréquentes du public. Encore ces visités n’ont-elles plus la grande vogue d’autrefois.

Les curieux, certes, sont en nombre. D’avril en septembre, deux fois par mois, il s’organise simultanément deux trains pour cette promenade aux enfers : l’un place des Arts-et-Métiers, l’autre au quai du Louvre ; on se croise place du Châtelet. Et comme chaque convoi comporte environ 100 places et qu’on recommence trois ou quatre fois le voyage, c’est 800 personnes toutes les quinzaines, près de 5000 promeneurs par an, qui parcourent l’égout, et je ne compte ni les visites quotidiennes des spécialistes et des techniciens, ni les descentes extraordinaires de hauts personnages, ni les incursions de la presse. La Ville, pour ces promenades gratuites, vote gracieusement chaque année un budget spécial ; il suffit d’adresser une demande à M. le préfet de la Seine ou à l’ingénieur en chef, directeur du service de l’assainissement, pour être admis à faire partie d’une caravane. Tout un matériel roulant et tout un personnel sont affectés à cet emploi. On file en wagon au-dessus des cunettes de la galerie de Sébastopol, on vogue en bateau sur les grandes eaux du collecteur, le long du quai de la Mégisserie. Quant aux incidents du voyage, déjà Louis Veuillot, sous l’Empire, écrivait :

Des personnes qui ont tout vu disent que ces égouts sont peut-être ce qu’il y a de plus beau dans le monde. La lumière y éclate, la fange y entretient une température douce, on. s’y promène en barque, on y chasse aux rats, on y organise des entrevues, et déjà plus d’une dot y fut prise.

Bref, une partie de gondole sur des canaux de boue, —la Venise noire.

Toutefois, le public actuel n’est plus celui des premières, celui qu’attire surtout la nouveauté et la faveur. L’égout n’a point son « jour ». Les excursions mondaines s’y font plus rares. On n’oserait en offrir le spectacle aux visiteurs de marque. On n’y a mené ni le tsar, ni la reine d’Italie, ni le roi d’Angleterre, ni Alphonse XIII, ni don Carlos.

— Monsieur, nous expliqua pourtant notre excellent guide, ne vous moquez pas. Souvent j’ai conduit ici des princes.

Et il nous cita le malheureux roi de Serbie, assassiné plus tard avec la reine Draga ; je ne sais quel prince du Cambodge, un roi nègre, l’inévitable Ranavalo, le maréchal Oyama, qui depuis occupa d’une façon plus éclatante ses loisirs, et des burgraves, et des khédives, et des madhis, et des caciques : les cinq parties du monde !

N’importe ! Les Majestés manquent. La fameuse « tournée des grands ducs » suit un autre chemin. Les égouts ne font plus guère partie que de la « tournée des exotiques », et l’affluence même des promeneurs parisiens, des touristes étrangers, de l’immense clientèle des Boedecker risque de faire perdre à l’excursion son dernier charme. Pour l’intérêt, le renom et l’avenir de la promenade, l’administration devrait à la fin se montrer prudente autant qu’aimable, redouter l’excès même de sa courtoisie. Qu’elle songe à garder à son égout quelque péril, ou du moins quelque difficulté et quelque mystère. Déjà il n’y fait plus assez noir, il n’y sent pas assez mauvais, et quant à l’impression de « sous terre », le public rencontre mieux ailleurs.

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La sensation n’est pas loin d’être la même, en effet, qu’à l’intérieur du métropolitain. La galerie de l’égout est peut-être plus étroite, elle est plus accessible et compense sa moindre largeur par un meilleur abord. Au reste, c’est la même voûte grise, la même atmosphère humide et lourde, le même tunnel sans fin creusé dans la nuit. Moins de vacarme seulement dans l’égout, une odeur moins forte et des bouffées d’air moins ranci. L’égout est moins renfermé, et l’eau coule au fond des cunettes, moins effarante. que les rames du métro entre les quais des gares. L’endroit, en vérité, semble plus sûr, moins dépourvu de soins, de lumières, de sauvegardes que ces longs boyaux du chemin de fer souterrain, noirs, saturés d’électricité. Le wagon ou le bateau des collecteurs vous mène sans fracas. On peut descendre, aller et venir à pied. Ce n’est qu’une promenade en voiture dans une avenue couverte, où les banquettes ont la sécurité d’un trottoir.

Dans les galeries les plus hautes, un aspect nouveau s’ajoute, il est vrai, au recueillement des voûtes : celui d’une machinerie, mais d’une machinerie paisible. Sur leurs colonnettes, deux immenses tubulures courent de chaque côté sous l’arcade, comme les arbres de couche géants des deux hélices au repos quand le vaisseau est à l’ancre. Ce sont les conduites d’eau. Eaux de la voirie, eaux de source pour le service public et privé. Sans bruit, par ces canaux énormes, chemine le tribut de la rivière et des claires fontaines qui lave et désaltère, arrose et assainit. A côté, les tubes moins volumineux où voyagent les wagonnets de la poste pneumatique et les mille services de l’air comprimé ; puis, par poignée de conduits tordus comme des sarments, des tuyaux de plomb serpentent aux murs. Ces tuyaux, semblables à nos conduites particulières du gaz, renferment pourtant tout autre chose : les fils électriques du télégraphe, du téléphone, toute la tuyauterie d’orgue souple où chantent en courant les pensées des hommes. Quant au gaz et à l’éclairage, on a dû renoncer à fournir aux Compagnies cette voie de communication commode : les accidents occasionnés par les fuites étaient fréquents.

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Au point central du Châtelet, où se fait le transbordement du wagon au bateau ou du bateau au wagon, arrêtons-nous un instant pour prendre quelques vues.

La perspective de ces murs gris sur ces eaux grises, avec leur étroit horizon de nuit et d’ombre, s’enfonce entre deux palissades de colonnes plus sombres encore ; au coin du boulevard de Sébastopol et de la rue de Rivoli, c’est un entre-croisement de fûts et de cylindres, de tuyaux et de conduits qui départissent là-haut tout le confort et toute la fièvre de la vie moderne.

Le malheur est que la photographie prend mal l’aspect des choses dans ce clair-obscur. La lumière et les ombres s’y distribuent sur la plaque au caprice de l’éclair du magnésium que l’opérateur est contraint de faire éclater. Cette flamme artificielle, violente et soudaine, change les valeurs, fait étinceler ces noires colonnes outrageusement goudronnées, montre des premiers plans trop clairs et des fonds trop obscurs. Que le lecteur remette au point et fonde en grisaille ces tons trop crus.

Un dernier désagrément du lieu, ce sont les écriteaux. On en a mis partout. Ils cachent à peu près ce qu’ils prétendent montrer, et l’on en peut juger par nos deux épreuves. L’endroit, il y a quelques années, était plus discret. Il n’y avait point ce trolley massif et bas qui actionne à présent les toueurs. Aux bons endroits, sur le parcours de la promenade officielle, on n’avait point accroché ces pancartes, prodigué ces carrés bleus. Les indications étaient sobres : le nom des rues aux carrefours, le numéro de la maison au-dessus de chaque égout particulier ; c’était tout. L’innovation sent trop sa date ; elle rappelle l’Exposition, la cohue ; les badauds, les Anglais, la foire ! Ces enseignes agacent. Ici : Bassin de dessablement ; là : Dérivation du collecteur ; ailleurs : Le public est averti de ne pas toucher à ceci, qu’il y a danger à aller là. Ou encore : Eaux de la Vanne, Horloges pneumatiques, Chasse d’eau, et même, quelque part, ce filet d’explications : Ici, à l’intersection de la rue de Rivoli et du boulevard de Sébastopol, le chemin de fer métropolitain passe sous le croisement des deux égouts. C’est trop. Le désir de bien faire a égaré décidément les « conservateurs » de ce dédale tiré à quatre épingles. De toutes ces écritures, l’impression non seulement de sécurité, mais de « trop connu », de trop fréquenté, de trop « vieux jeu » et de trop « omnibus » — Batignolles-Clichy-Odéon ! — à la fin déplaît : Il n’est guère plus original dans ces conditions de descendre à l’égout que d’escalader une impériale ! Et c’est un grand malentendu, en vérité, que le métro apparaisse si peu rassurant aux voyageurs et le cloaque si pacifique à des audacieux en quête de nouveauté et d’émoi ! Si le parcours officiel des visites à l’égout est assez réduit, c’est qu’il n’y a rien de fort curieux à voir en dehors. Au bout d’un quart d’heure, l’œil s’est familiarisé avec l’aspect des galeries principales ; le spectacle désormais change peu.

 

Les égouts de Paris au commencement du XIXe siècle – Cliquer pour agrandir

Ici et là manœuvrent, à la place de wagons, une vingtaine de bateaux-vannes d’une force plus imposante. Mais le système est le même. La vanne, descendant jusqu’au fond de la cunette, amasse l’eau à. l’arrière et la précipite en tourbillons comme dans un bief de moulin ; ce courant artificiel pousse devant lui les gadoues et les sables par bancs considérables, car l’appareil fait à lui seul et sans fatigue l’ouvrage de cent égoutiers.
Des écluses de distance en distance permettent aussi d’organiser des chasses d’eau violentes ou de mettre à sec pour les travaux de réparation et de nettoyage.

Loin, bien loin, vous apercevez dans la nuit les lampes de ces machines et de ces chantiers qui peu à peu grossissent et d’un seul coup éclatent et semblent fondre sur vous. Des voix résonnent dans le silence ou bien, quelque part, on ne sait où, le huchet invisible d’un chef d’équipe…. Car ce qui surprend le plus depuis notre entrée dans le collecteur, c’est la sonorité plus grande de cette voûte lisse. Les parois luisantes et nettes du ciment transmettent d’une extrémité à l’autre, comme un tube acoustique, le moindre bruit ; la téléphonie des signaux, sans fil et sans raccroc, y passe d’une aile rapide comme une chauve-souris dans l’ombre. Sous les grandes voies éclate soudain au passage le grondement des voitures. Ici et là le clapotement d’une chute d’eau : c’est une bouche d’égout qui se dégorge, car il pleut là-haut, il y fait froid plus qu’ici.

On s’aperçoit cependant jusque dans ces profondeurs que l’hiver est venu et que la pluie tombe : la cunette est pleine, l’eau déborde et roule au-dessus des banquettes, et ce labyrinthe à la fin semble sans fin, sans issue. Malgré les plaques et le nom des rues on y pourrait errer sans guide tout le jour et n’y plus rien voir : partout la monotonie de la muraille et le bourdonnement étouffé de la nuit. On a hâte de sortir, la curiosité émoussée ne soutient plus l’esprit, qu’excèdent l’ennui, la longueur et le poids des voûtes.

Pourtant, à la Concorde, au boulevard Richard-Lenoir, aux siphons de la Cité et de l’île Saint-Louis, une équipe d’ouvriers, deux ou trois fois par semaine, vaque à la manœuvre de la boule ; et c’est encore une chose à regarder au passage.

La boule de la Concorde n’a pas moins de 1m,8o, et elle traverse un tunnel de maçonnerie creusé sous la Seine à sa taille. Enfoncée, rive gauche, dans une grille circulaire, grâce à la poussée d’une calotte sphérique qui la maintient jusqu’à ce que le courant l’entraîne, elle est reçue, rive droite, par une autre équipe qui l’amarre au passage et la démonte. Sur la place de la Concorde l’on aperçoit assez souvent nos égoutiers, heureux, remontant un à un les neuf morceaux de cette carcasse, les chargeant sur leur petite voiture et repassant la Seine afin de renouveler l’opération.

Près des siphons, enfin, au Châtelet, et de distance en distance le long de la Seine, de la Bièvre ou du canal Saint-Martin, s’ouvrent, afin de dégager l’égout, des bassins de dessablement ; et nos guides nous en expliquent en passant le mécanisme.

C’est une simple dérivation du collecteur, dont la cunette s’enfonce de deux ou trois mètres en contre-bas des radiers d’alentour. Vers ce trou les bateaux et les wagons-vannes poussent les déchets lourds des galeries voisines ; une drague à air comprimé en extrait les gravats, les pierres, les pavés quelquefois que les pluies ont entraînés ; des wagons, des bateaux se chargent de ces débris et les emportent.

Quant aux magasins, aux dépôts de matériel et de machines que nous pourrions visiter encore, il vaut mieux, en effet, n’en point parler, de peur de n’en point sortir. Chaque année des appareils nouveaux s’y ajoutent aux inventions anciennes ; ces descriptions techniques nous entraîneraient trop loin, et surtout il est temps — grand temps ! — de remonter a l’air du dehors.