La barricade de la rue Saint Lazare – 1851

La crise ministérielle n’est pas sans avoir causé quelque inquiétude dans Paris, et le bourgeois a eu peur. — Ce pauvre bourgeois, il voit des barricades partout ; — il en voit jusque dans les coups d’État.

Il y a cependant barricade et barricade. — Les unes sont d’un aspect formidable, comme feu la barricade Rochechouart ; — les autres se présentent sous des formes plus pittoresques.

Ainsi, la barricade qui s’appuyait le 24 Février à l’angle de l’hôtel habité par M. le comte de Jouffroy, — rue Saint Lazare, — avait été construite de manière à réunir l’utile à l’agréable, — le gracieux au sévère.

Elle se composait d’une commode en noyer, et d’un tonneau de porteur d’eau, — le tout flanqué d’une modeste rangée de pavés de trois pieds de haut sur deux pieds de large.

Ses défenseurs étaient au nombre de quatre.

1° Un Monsieur, en redingote verte, armé d’un pistolet d’arçon ; 2° un commissionnaire, armé d’une barre de fer ; 3° un cocher de fiacre, – un peu gris, – raccollé dans le cabaret du coin ; 4° un enfant de douze ans, muni d’un grand couteau à découper.

Le guidon de cette troupe d’élite avait été confié à l’épouse du Monsieur en redingote verte. — Il était tricolore (le drapeau).

Un petit guichet, — laissé libre à l’une des extrémités du bastion, — permettait aux passants de circuler, — mais le passage n’était pas gratuit.

Cette barricade avait jeté l’effroi dans le quartier ; — éclose, comme par enchantement, aux premiers rayons de l’aurore, son apparition subite avait glacé le courage des plus vaillants.

Vers les dix heures du matin, l’enfant s’était mis en mesure de quêter, de maison en maison, des secours pour les blessés ; — à onze heures, sa casquette regorgeait de menue monnaie ; il n’acceptait que de l’argent blanc. — Quatre fois par jour les boulangers, charcutiers et marchands de vins du pays Conquis, se faisaient remarquer par leur empressement à acquitter leurs impositions en nature. — A huit heures du soir l’enfant criait : Des Lampions ! et la rue s’illuminait soudain.

Ce train de vie dura deux jours. — Pendant tout ce temps, les hôtels et les boutiques restèrent fermés. — Le troisième jour, un élève de Saint-Cyr, à cheval, suivi d’un Montagnard, à pied, se présenta pour inviter, — de la part de M. de Lamartine, — le commandant de la barricade à déposer les armes, — la paix étant faite.

Celui-ci, — qui avait envie de rentrer chez lui, —ne se fit pas prier ; — il ne prit que le temps de partager le montant de la quête avec son armée, et de lui adresser quelques compliments sur le zèle patriotique dont elle avait fait preuve ; puis, le licenciement une fois opéré, il se hâta d’aller recevoir à l’Hôtel-de-Ville les remerciements du gouvernement provisoire.

Un instant après, la barricade était démolie, et dans la soirée les habitants se hasardèrent à mettre le nez à la fenêtre — Mais l’alerte avait été chaude, — si chaude qu’on en parle encore dans la rue Saint-Lazare.

René de Rovigo et Philibert Audebrand – Menus propos – 1851