La sagesse d’un fou – 27 janvier 1917

Sur les pentes de l’ancien maquis montmartrois vivait naguère un “simple” du nom de Daléchamps. Il se signalait parfois à l’attention de ses contemporains en leur offrant de les représenter à la Chambre des députés. On ne sait pourquoi il se donnait comme « Premier Ministre de la Mort ». Ses affiches électorales étaient l’œuvre de sa main. Il les peignait en blanc sur fond noir, et sa profession de foi était, par les signes qui l’exprimaient, cabalistique. Il avait aussi des pigeons qu’il teignait à ses couleurs : les uns étaient rouges, d’autres bleus, d’autres blancs, d’autres tricolores. On les voyait voler au-dessus du cimetière Caulaincourt et revenir au pigeonnier, où leur maître leur adressait des signes mystérieux. Le pigeonnier était la propre cabane de Daléchamps il vivait avec ses oiseaux, et comme eux, car ses idées tournoyaient et voletaient sans cesse.

Montmartre a bien changé depuis quelques années. Daléchamps sentait son “décor” l’abandonner. Le maquis n’avait plus de rapins, presque plus de bambins, et les détritus y devenaient rares. Les manies du solitaire tournaient à l’aigre. On le vit, dit-on, menacer d’une arme les passants, qu’il prenait pour des ennemis. Il était devenu conservateur, en ce sens qu’il répugnait à toutes les nouveautés dont s’ornait la colline parisienne. Il contestait aux gens du voisinage leur droit de fouler un territoire qu’il voulait sien. Cependant, comme on le savait sans méchanceté, on n’usait point de représailles contre lui.

Daléchamps vient de donner un grand exemple. Il s’est lui-même constitué prisonnier, en exigeant des autorités policières qu’il soit mis dans l’impossibilité de mal faire. Ce fou a fini comme un sage.

J. L.

Le Temps – 27 janvier 1917