La voyante de Privat d’Anglemont, de Gerard de Nerval et du Vicomte de Caston

« Je me trouvais en voiture avec Privat d’Anglemont.Tout à coup, une de ces idées bizarres, comme il en vient aux malades, traversa la tête de mon ami. — Sais-tu tirer les cartes ? me demanda-t-il. — Ma foi non répondis-je. — Ah ! tant pis. — Pourquoi cela ? — Parce que, me dit Privat, j’ai une envie folle de me les faire tirer. Tiens, ajouta-t-il, si tu étais bien aimable, tu viendrais avec moi je connais une vieille sorcière qui rendrait des points à toutes les demoiselles Lenormand présentes, passées et futures. Veux-tu venir la voir ? Seulement, je dois te prévenir qu’elle n’habite pas dans un beau quartier ; elle demeure près de l’Hôtel-de-Ville, rue de la Lanterne, à deux pas de l’endroit où s’est pendu Gérard de Nerval. Ce qu’il y a même de tristement singulier, c’est que je n’ai jamais été qu’une fois me faire tirer les cartes chez elle et que Gérard de Nerval me servit d’introducteur. J’ai pour habitude de ne pas contrarier les malades ; il n’était pas encore cinq heures, j’avais le temps d’aller voir la sybille avant de diner. — J’acceptai l’offre de Privat d’Anglemont. Nos voitures se dirigèrent, au grand trot, vers le quai des Orfèvres. Pendant la route, Privat me donna quelques détails sur la tireuse de cartes de la rue de la Lanterne. Cette vieille femme avait une spécialité qui en valait bien une autre. Elle ne disait la bonne aventure et ne faisait le grand et le petit jeu que pour messieurs les voleurs et les assassins et mesdames leurs aimables compagnes. C’était tentant. Nous descendîmes de voiture, sur le quai qui reliait l’Hôtel-de-Ville à la rue Planche-Mibray. Mon cocher suivit l’exemple de celui de Privat, et ils allèrent fraterniser, tous deux, chez le marchand de vins du coin, pendant que nous nous dirigions vers l’antre de la sorcière. Quoique malade, mon ami marchait avec une vitesse fiévreuse. On eût dit qu’il avait peur de ne pas arriver. — C’est là, me dit-il, en me montrant un sombre couloir qui devait conduire à un escalier plus sombre encore. — A quel étage ? Je crois que c’est au cinquième en tout cas, je reconnaîtrai la porte. Il passa devant et prit une corde graisseuse qui servait de rampe ; je le suivais en marchant à tâtons. L’escalier était impossible, un homme valide courait grand risque de se casser le cou. — Quant à Privat, à chaque instant, vaincu par la douleur, il était obligé de s’asseoir sur une marche pour reprendre sa respiration ; — mais une minute après nous recommencions notre périlleuse ascension. Je suis certain que ce pauvre Privat d’Anglemont a dépensé plus de force, de volonté et de courage pour monter ces cinq étages que maints généraux pour gagner une bataille. Enfin, nous arrivâmes : il était temps. Privat me montra la porte du doigt, elle était entr’ouverte. Je regardai dans l’intérieur. Une vieille femme, à genoux devant un fourneau, faisait cuire son dîner. Nous entrâmes. La vieille se retourna au bruit de nos pas. En nous voyant, elle poussa un cri, saisit par la queue le poêlon en terre qui était sur le feu, et peu s’en fallut qu’elle ne nous souhaitât la bienvenue en nous le brisant sur la tête. — Que voulez-vous ? dit la mégère, en nous regardant avec des yeux gris qui lançaient des éclairs. La situation se corsait. Je ne savais trop que dire, et Privat d’Anglemont était tellement essoufflé qu’il ne pouvait articuler une seule parole. La vieille nous déshabillait des yeux. — Me direz-vous ce que vous venez faire chez moi ? reprit-elle d’un ton de plus en plus irrité, en brandissant toujours le poêlon, dont le contenu et le contenant menaçaient nos têtes. Il fallait, à tout prix, sortir de cette position. — Madame, lui dis-je, en mettant un louis sur la table qui nous séparait, nous venons, mon ami et moi, pour vous prier de nous dire la bonne aventure. — Mon ami est déjà venu vous consulter, il y a quelques années, et il garde de vous le meilleur souvenir. La vieille remit son poêlon sur le fourneau, jeta un coup d’œil sur le louis, et nous examina de la tête aux pieds. C’est bien, dit-elle, vous n’êtes pas de la rousse [2]. On peut s’entendre ! Mais qui êtes-vous ? Je ne travaille pas pour le premier venu. Privat d’Anglemont avait recouvré la parole. — Madame, lui répondit-il, nous sommes deux hommes de lettres, et nous venons consulter le destin. — Vous êtes des hommes de lettres, et votre ami me donne vingt francs avant que j’aie seulement arrangé mes cartes ? C’est louche. — Ah ! Voyez-vous, dit Privat, c’est que mon ami écrit dans un journal qui paraît en Californie, et le directeur le paie en lingots. Allons, c’est bon, faut conter ça à d’autres. Nous verrons ce que nous verrons. — Pour qui faut-il faire le premier jeu ? — Pour moi, s’écria Privat. La diseuse de bonne aventure prit dans un tiroir un vieux jeu de piquet tellement sale, que les soldats l’auraient refusé dans un poste. Elle fit couper Privat d’Anglemont, puis distribua ses cartes par rangées de huit. Moi, pendant qu’elle faisait ses petits préparatifs, j’examinai cette chambre dans laquelle nous n’avions pénétré qu’avec tant de difficulté. C’était un carré long dont les murailles avaient dû jadis être blanchies à la chaux. Le mobilier qui garnissait cette pièce se composait d’un lit, de deux chaises, d’une table en bois blanc noirci par le temps et d’un fourneau... Le dessous du lit et le tiroir de la table devaient servir à serrer les objets indispensables, car rien ne traînait dans cette chambre. Sur les murs, on voyait cinq gravures avec texte, si toutefois il est possible de donner le nom de gravures à ces canards enluminés que les aboyeurs publics vendent aux Parisiens les lendemains des grandes catastrophes, des lugubres tragédies ou des suprêmes expiations. Le premier de ces canards donnait les détails exacts et circonstanciés sur la vie, les crimes, la condamnation et l’exécution du nommé Pierre Lignon, décapité en place de Grève le sept mars mil huit cent... La seconde feuille donnait également des détails non moins exacts sur l’horrible assassinat de la rue des Lombards et la mort du principal auteur de ce crime, exécuté sur la place Saint-Jacques en vertu d’un arrêt de la Cour d’assises de la Seine, rendu le vingt et un octobre mil huit cent vingt et... La troisième, de ces tristes images représentait l’exécution en place de la Roquette du fameux Louis Schwartz, le chef de la bande dite des Allemands. Cet homme, d’une force athlétique, était mort en faisant preuve d’un grand courage, et les habitués de ces tristes cérémonies l’avaient surnommé l’Apollon de la guillotine. Puis enfin venait la ténébreuse affaire de la Brinvilliers, la Lucrèce Borgia française, et, pour brocher sur le tout, la complainte du Juif errant, cette personnification philosophique du christianisme. Les deux dernières images étaient tout simplement collées sur la muraille, mais on voyait que les trois premières avaient été clouées avec le plus grand soin. Une branche de buis se balançait au-dessus de ces drames, comme pour en voiler l’horreur. Cet assemblage étrange était bien fait pour surexciter ma curiosité et je ne pus m’empêcher de dire à la devineresse « II paraît, madame, que vous aimez les images, car en voilà d’assez extraordinaires. » Elle abandonna ses cartes, vint se placer devant moi, me regarda dans le blanc des yeux, et me dit en me désignant l’une après l’autre les trois premières gravures : — Celle-ci vous représente la mort de mon père et les deux autres les exécutions des deux seuls hommes que j’ai aimés dans toute ma vie. Ah ! cela vous étonne, mon cher monsieur ! Mais telle que vous me voyez, jadis j’étais jeune et belle, si belle que, dans mon bon temps, il y en a plus d’un qui s’est fait raccourcir [3] pour satisfaire le moindre de mes caprices. — Ah ! poursuivit-elle avec orgueil, ce n’est pas pour rien que la haute pègre [4] m’avait donné le nom de la belle largue du Boulanger [5]. J’avoue que j’étais profondément émotionné au feu qui brillait encore dans les yeux de la prophétesse. On comprenait que cette femme disait la vérité et qu’elle devait avoir eu, dans sa jeunesse, une de ces beautés fatales qui entraînent les hommes vers l’abîme. Quant à Privat d’Anglemont, muet spectateur de cette scène, il n’avait qu’une idée fixe se faire tirer les cartes le plus promptement possible. — Voyons, nous demanda la vieille en retournant à ses cartes, l’on ne vient pas chez moi pour des prunes. — Avez-vous une affaire en train, pour laquelle vous désirez que je vous fasse une réussite ? — Madame, répondit mon ami, je vous affirme derechef que nous ne sommes que des gens de lettres et que toute ma curiosité consiste à savoir si je serai bientôt guéri. (Ici une violente quinte de toux le força de s’interrompre.) — C’est bien, dit la tireuse de cartes en l’examinant avec une grande attention, vous n’avez pas confiance en moi, tant pis pour vous, c’est votre affaire, n’en parlons plus. Si vous aviez travaillé en grand je vous aurais donné le conseil de faire un coup d’attaque [6] où l’on puisse carrer un gros sac [7], car ce qu’il vous faudrait, à vous, ce n’est pas la centrale [8], elle vous tuerait, tandis qu’un bon séjour au pré de Toulon [9] vous ferait le plus grand bien. Comme dit un vieux proverbe qui ne risque rien n’a rien. Qu’en pense, monsieur ? me demanda la vieille en me regardant d’un air d’intelligence. Je ne sais si ma présence d’esprit était sortie, mais ce qu’il y a de certain c’est que je ne trouvai rien à répondre. Privat d’Anglemont dévorait toujours les cartes des yeux, attendant que le destin voulût bien parler par la bouche de cette singulière pythonisse. Cependant toutes les réflexions et les suppositions de cette femme commençaient d’autant plus à l’agacer qu’elles prenaient du temps et l’éloignaient de son but. — Voyons, dit-il, finissons-en avec cette plaisanterie, je vous ai déjà affirmé que nous appartenions au monde artistique et non au monde des voleurs. Je ne dis du mal de personne, mais on n’est pas parfait et je ne puis avoir toutes les spécialités pour faire comme vous et citer un vieux proverbe, je dirai à chacun son métier. Le mien est d’écrire. J’ai fait quelques petits livres et beaucoup d’articles de journaux, ma prose s’est étalée avec orgueil au rez-de-chaussée du journal le Siècle et je signe Privat d’Anglemont. Êtes-vous assez renseigné sur ma position sociale ? Mon camarade vous dira la sienne tout à l’heure. J’ajouterai que, si vous me voyez chez vous, c’est qu’une fois déjà, il y a trois ou quatre ans, vous nous avez tiré la bonne aventure, à moi et à mon ami Gérard de Nerval. La vieille l’interrompit brusquement. — Gérard de Nerval le poète ? — Oui, madame. — Gérard de Nerval, que l’on a trouvé pendu en face de ma fenêtre ? — Oui, madame. Je suis venu vous consulter, avec Gérard de Nerval, il y a environ quatre années. Me reconnaissez-vous à présent ? — Oui, monsieur, je vous remets bien maintenant. Une transformation complète venait de s’opérer dans l’attitude de la vieille femme, ses traits s’étaient détendus et ses yeux avaient pris une expression de douceur dont je ne les eusse certes pas crus capables cinq minutes avant que le nom de Gérard de Nerval eût été prononcé. — Hélas ! dit la malheureuse femme, quand je pense qu’il est mort là, presque sous mes yeux, et que je ne l’ai pas sauvé, moi qui me serais fait tuer pour lui de si bon cœur ! Elle se dirigea vers son lit et prit sous son traversin un volume soigneusement recouvert d’une enveloppe de papier blanc. — Tenez, voilà son dernier ouvrage, avec sa photographie c’est tout ce que j’ai de lui, le cher enfant. La tireuse de cartes avait disparu ; nous n’avions plus devant nous qu’une femme qui pleurait. — Cela vous étonne, continua-t-elle avec une tristesse navrante, qu’une femme comme moi ai connu un homme comme Gérard de Nerval ? Ah ! c’est que vous ne savez pas ce qui s’est passé entre nous. Et nous autres, si nous n’oublions guère le mal que l’on nous fait, nous nous souvenons toujours de ceux qui nous rendent service. Voilà l’histoire, elle est bien simple. Un jour que j’avais trop bu (ce qui m’arrive quelquefois quand j’ai des idées tristes et que je veux noyer mon chagrin) donc un jour que j’en avais pris plus que ma force et que les gamins m’accompagnaient en me jetant des pierres, je suis tombée devant ma porte. Dans ma chute je m’étais fait une large blessure à la tête. Je perdis connaissance. Les amis du quartier passèrent par-dessus mon corps pour aller au cabaret ou à leurs affaires, mais il ne vint pas à l’idée de l’un d’eux qu’il serait charitable de porter secours à une pauvre créature et de l’empêcher de crever, comme un chien, dans un ruisseau. Quand je rouvris les yeux j’avais la tête placée sur les genoux d’un beau jeune homme qui étanchait avec son mouchoir le sang qui coulait sur mon front. Il me regardait avec des grands yeux bienveillants et me disait de bonnes paroles pour tâcher de me rappeler à moi. Quand je lui eus dit où je demeurais il me prit dans ses bras et, toute sale et dégoûtante que j’étais, il me monta jusqu’ici. Tenez, il passa la fin de sa nuit sur cette chaise, à mon chevet, ne se levant de temps en temps que pour me faire des verres d’eau sucrée et apaiser la soif dévorante que me donnait la fièvre qui me brûlait tout le corps. Le matin, quand il vit que j’allais mieux, il partit en me laissant une pièce de deux francs sur la table. Lorsque l’on n’en meurt pas, les blessures à la tête se guérissent vite ; le diable ne voulait pas encore de moi. Dès le lendemain j’étais sur pied. Vous comprenez bien qu’une fois rétablie je n’eus rien de plus pressé que de retrouver mon sauveur. Sa figure ne m’était pas tout à fait inconnue, je me souvenais qu’un jour il était venu, avec un de ses amis, s’amuser à se faire dire la bonne aventure. Mes recherches furent couronnées de succès, et j’appris que l’homme qui m’avait sauvé la vie était un auteur de talent, et qu’il s’appelait Gérard de Nerval. La pauvre femme pleurait en nous racontant cette bizarre aventure. Je regardai Privat d’Anglemont de grosses larmes roulaient sur ses joues pâlies. Quant à moi, comme je n’ai aucune prétention à l’insensibilité, j’avoue sans fausse honte que je ne me donnai plus la peine d’essuyer mes yeux. La scène qui se passait dans cette chambre était vraiment étrange. Ce lit à moitié défait, ce fourneau presque éteint, sur lequel achevait de roussir de la graisse qui répandait une odeur du brûlé dans la pièce ; cette table noircie et ce jeu de cartes tout préparé pour dire la bonne aventure cette femme qui sanglotait en racontant une histoire à deux hommes qui l’écoutaient en pleurant, le tout formait un tableau qui rappelait à l’esprit une de ces vieilles toiles de l’un des grands maîtres de l’école flamande du seizième siècle. La tireuse de cartes en était arrivée au paroxysme de la douleur. — Je suis une misérable, disait-elle en se frappant la poitrine. J’aurais dû veiller sur lui, le suivre comme un chien. Avec ses habitudes de nuit, le malheur devait arriver un jour ou l’autre. Et songer qu’il est mort là, fit-elle en montrant la fenêtre, et que l’on est venu me braver en le pendant presque sous mes yeux. — Comment m’écriai-je, l’on est venu le pendre ! il y a donc eu crime et non suicide ? Cette demande, que venaient de m’arracher les dernières paroles de la diseuse de bonne aventure, opéra sur elle une nouvelle transformation, ses yeux redevinrent secs, elle reprit ses cartes et les serra en me disant d’une voix assurée : — Ce n’est pas la fille de Pierre Lignon et la femme de Louis Schwartz qui fera jamais métier de donner des renseignements à la police. Je n’ai rien dit ; si Gérard vivait, j’eusse tué mon père pour le sauver, mais votre pauvre ami est mort ! Je ne puis que le pleurer et prier le bon Dieu pour lui, car moi qui n’ose plus prier pour moi-même, il m’arrive encore parfois de prier pour les autres. Tenez, reprenez vos vingt francs, je le veux. Quant à votre bonne aventure, vous voyez bien que je ne suis pas plus sorcière que vous, puisque je n’ai pas sauvé un seul des êtres que j’aimais ; regardez ma galerie de famille. Cependant, en souvenir de Gérard de Nerval, laissez-moi vous donner un conseil : L’air de ce quartier est malsain pour ceux qui n’y sont pas habitués, il est imprudent de venir, la nuit, voir ce qui s’y passe ; la Seine n’est qu’à deux pas et il faut peu de temps pour serrer une cravate ou pendre un curieux au premier barreau que l’on a sous la main. En nous donnant ce conseil, l’ancienne largue du boulanger nous avait conduits jusqu’à la porte. C’était significatif, il ne nous restait qu’à nous retirer. C’est ce que nous fîmes. » Article paru dans Le Figaro du 12 octobre 1865 (Source : Gallica) Alfred de Caston, polytechnicien, faiseur de tours de cartes, professeur de mnémotechnie, mathématicien, écrivain, voyageur...

Notes

[1] Cet intéressant épisode de la vie de deux de nos confrères les plus regrettés, Gérard de Nerval et Privat d’Anglemont, est extrait d’un nouveau livre de M. de Caston, les Vendeurs de bonne aventure, dont l’auteur a bien voulu nous communiquer les épreuves. Les Vendeurs de bonne aventure paraîtront jeudi chez l’éditeur Julien Lemer. [2] De la police [3] Guillotiner [4] Haute pègre, voleurs qui ne commettent que les vols sérieux. [5] Belle largue du boulanger, belle maîtresse du diable. [6] Un coup d’attaque, un vol important. [7] Carrer un gros sac, mettre une forte somme de côté. [8] Centrale, maison de force. [9] Au pré de Toulon, au bagne de Toulon.

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