Silhouettes De Paris : Chopi – 1924

Le seul aspect de cet homme décourageait la vermine.
Léon Bloy.

Je les ai tous connus autrefois, ces vagabonds, mais la guerre, la vieillesse et la maladie ont eu raison des plus robustes, et la petite place où ils venaient, d’habitude, s’asseoir, pour dormir au soleil, est aujourd’hui déserte. Il y avait là Pampelune, l’idiot ; Félix, un ancien fripier tombé dans la misère noire. Jacques Trinom, qui avait la folie des grandeurs, et à qui l’on faisait croire qu’il était, tour à tour, le maire de la ville, le Pape ou l’Empereur de la Terre de Feu. Il y avait aussi Pipi, le muet ; Joli-Coeur, au sang mêlé, qui, lorsqu’on lui demandait :
— Où es-tu né, Joli-Cœur ?
répondait en zézayant :
— Zé souis né à Saffi, moussié. Un bien zoli pays, que zé té dis.

Qui encore ? Nez-de-Tabac, un bel ivrogne, qui prisait autant qu’il buvait. Marie-Marie, un paralytique, que les enfants harcelaient.
— Attends ! que je t’attrape ! hurlait Marie-Marie en frappant le sol de son bâton. Attends ! Canaille !

Les enfants s’enfuyaient en riant. Ils lui « lançaient des pieds de nez ».
— Attends ! fils de garce…

La Bande du Soleil (ainsi appelait-on ces vagabonds) était nombreuse. Elle comptait encore un ancien sous-officier métromane, qui portait sa canne comme un sabre, et qu’on surnommait Pisse-Trois-Gouttes. Un jour, qu’un colonel s’avançait vers lui, sur le trottoir, Pisse-Trois-Gouttes s’arrêta devant le colonel brandit sa canne et, tombant en garde, proféra :

Pour commander un régiment…Il faut avoir du… sssentiment.

Là-dessus, il fit deux ou trois appels de son pied droit, remit sa canne sous son bras, et s’éloigna, en lissant ses moustaches…

…Large des épaules, fin des hanches, blond de poil, rond de visage, tel était Chopi. Il vous eût soulevé deux cents kilogs sans sourciller… Il avait fini par prendre une telle habitude de l’alcool que, même ivre au delà des possibilités ordinaires aux autres ivrognes, ses frêres, il marchait droit, fier comme Artaban. Quand il était bien saoul, il arrivait que les enfants fissent cercle autour de lui. Alors, il discourait :

— J’ai bu ! J’ai bu ! Notre-Dame ! Tâte mon ventre, s’il est gros !

Les enfants s’esclaffaient. Ils enfonçaient leurs petits doigts timides dans la chair rebondie de Chopi.

— Oh ! Là la ! Quelle panse !
— Hein ? Qu’est-ce que vous en dites, volaille ? Boire ! Ce n’est rien ! N’importe oui peut boire ! Mais être saoul ! Tout le monde n’en est pas capable, voilà !

Les enfants se tordaient.

— Vous riez ! Volaille ! Quelle mauvaise graine ! Viens ici, toi ! Hum ! Tu es encore plus canaille que moi. Quand tu seras grand, écoute-moi bien, tu seras soldat… Et alors… Eh bien ! tu iras à Biribi, comme moi. Et pourquoi ? Pour rien… comme ça… On te mettra dans le silo, si tu ne marches pas droit.

Ivre, Chopi parlait toujours de Biribi. Cela revenait dans ses discours comme le grain sous la meule.

— A Biribi-les-Fers, mon petit gars ! Un beau pays ! Si tu savais les belles oranges qu’ils ont la-bas ! Grosses comme ta tête, ta tête de bête.

Il riait.

— Par exemple, reprenait-il, faut marcher droit. Tu verras. Tu dis ; « Mon capitaine, la soupe est mauvaise : elle sent le suint. — Dans le silo ! que te répond le capitaine ! — Monsieur le major, je suis malade ! — Dans le Silo ! que te répond le major ! » Quand je te dis qu’il faut marcher droit…

Les enfants ouvraient de grands yeux. Biribi, le silo, ils ne savaient pas ce que cela voulait dire. Mais ils devinaient qu’il s’agissait d’une chose terrible. Et Chopi levait les bras au ciel, comme quelqu’un qui en sait long.

— Un trou, rien qu’un trou dans la terre, voilà le silo. On te ligote, on te fourre là dedans. Rien à manger et rien à boire… Bah !

Il se mettait à réfléchir. Et puis, au bout d’un moment, il murmurait :

— Quand je pense à ma vie, je m’ennuie.

Alors, il haussait les épaules, en s’en allant :

— Euh ! disait-il aux enfants. Tout ça vous épate ! Vous n’avez rien vu, volaille !…

Un après-midi que je passais devant la maison où Chopi logeait — il couchait dans une écurie — je le vis appuyé contre la porte. Il pleurait.

— Eh quoi ? Chopi.

Ses larmes redoublèrent.

— Ils m’ont volé mon portemonnaie, larmoya-t-il. Oui, mon petit gars ; volé mon portemonnaie, à moi, comprends tu cela ? Et il y avait quarante sous dedans ! Ah ! Ah ! Ah !

Il s’essuyait les yeux du dos de la main.

— Quarante sous ! Ah ! Ah ! Ah !

Il me prit à témoin :

— Et tu m’as vu ce matin, toi. J’étais pas saoul. Ils m’ont volé mon portemonnaie… oui… oui… oui… Ah !…

Des gens s’étaient rassemblés.

— Qu’est-ce ?… demandaient-ils.

— On lui a volé son argent.

Chopi regardait les gens attroupés autour de lui. Il continuait de pleurer. Quelqu’un de charitable lui tendit une pièce de cinq francs, mais Chopi eut un cri de rage. Il s’empara de la pièce blanche, et la jeta sur le trottoir, où elle rebondit.

— Oh ! hurla-t-il, oh ! Voilà qu’à présent on me fait la charité ! Et qui êtes-vous pour me faire la charité ?… Moi, je suis Chopi… Et il n’y en a pas un ici qui pourrait dire le contraire. J’ai été à Biribi… Parfaitement, dans le silo… De l’eau jusqu’au ventre… Rien à manger et la gueule au soleil… Voilà… Oh ! ils me font la charité ?…

Il s’éloigna en sanglotant…

Je ne revis plus Chopi de longtemps.

La dernière fois que je le rencontrai, c’était le jour de la déclaration de guerre. Chopi était ivre — mais plus ivre de l’ivresse commune que d’alcool. Il s’agenouillait dans la rue, les bras tendus, dans l’attitude d’un tireur. Il retenait son souffle, fermait un œil, et brusquement, s’écriait :

— Pan ! Pan !… Attrape ! Nigaud ! Pan ! Dans ta gueule !…

Il se redressait. Il s’élançait comme pour une charge…

— Pan ! Pan !… Encore un jour ou deux… Attendez…

Le soir même, au cours d’une rixe qui éclata dans une auberge, Chopi, ayant brisé une vitre d’un coup de poing, se fit une entaille au poignet. Le sang coula en abondance. Le lendemain, il avait une fièvre telle qu’il fallut l’hospitaliser. La gangrène s’en mêla. Il mourut quelques jours plus tard.

Jacques Dharblay – Paris-soir – 31 octobre 1924

Georges Darien – Biribi : discipline militaire – 1890