Une nuit de Paris – 1815

Publié le : 30 août 201717 mins de lecture

Lundi dernier, la nuit était belle, l’air était doux, et la lune se promenait dans un ciel sans nuages. Je goûtais, à ma fenêtre, un de ces plaisirs innocents dont on jouit, comme de beaucoup d’autres, sans jamais s’en rendre compte ; je fumais un cigare, et, comme ce grand flandrin de vicomte qui s’amusait à faire des ronds dans un puits je m’amusais à suivre dans l’air les bouffées de tabac que j’expirais avec la gravité d’un bourguemestre de Groningue : je ne voyais rien, je ne songeais à rien ; je m’écoutais vivre.

Mon cigare achevé, je rentrai dans le monde social et politique dont j’étais absent depuis un quart-d’heure et mon esprit se remit au travail. En parcourant des yeux cette rue déserte, ou tant de gens s’agitaient, se coudoyaient quelques heures auparavant, j’en vins à me rappeler quelques traits d’une assez mauvaise peinture d’Une Nuit de Paris, qu’a faite Rétif de la Bretonne dans la préface de ses Contemporaines ; ensuite il me prit fantaisie de retracer moi-même un semblable tableau ; j’en avais une belle occasion ; le temps était superbe, tout le monde dormait chez moi, et je n’avais pas la moindre disposition au sommeil. Je sortis furtivement, en me rappelant, avec un soupir, le temps où de semblables précautions avaient un autre motif, et j’arrivai à la grande porte de la rue, que j’eus beaucoup de peine à me faire ouvrir. La portière, obligée de se lever,

Dans le simple appareil
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil,

en tournant d’une main la grosse clef, et voilant de l’autre des appas dont je détournais modestement mes regards, grommelait entre ses dents : « La belle heure pour sortir ! Où diable peut-on aller ? A moins, pourtant. Ah ! mon dieu ! mon dieu ! »

Me voilà dans la rue, je n’avais pas fait cinquante pas que je commençai à me repentir de ma démarche ; mais le moyen de rentrer ? Je ne me sentais pas la force de braver une seconde fois l’humeur de la portière. Je n’avais point de projet arrêté, ainsi tout chemin m’était égal ; je marchais devant moi, sans trop savoir où j’allais. J’étais arrivé au bout de la rue de Provence, sans avoir rencontrer personne, et je commençais à craindre que ma promenade nocturne ne me fournît d’autres sujets d’observation que moi-même. Un bruit confus de voix se fit entendre, je tournai mes pas de ce côté : il s’agissait d’une rixe entre des cochers de fiacre ; l’un d’eux avait imaginé de nourrir ses chevaux aux dépens de ceux de ses camarades, en profitant de leur sommeil ou de leur station au cabaret pour s’approprier quelques poignées de fourrage, dont il composait à ses chevaux une ration économique qu’il avait soin de porter en compte à son bourgeois. Le maraudeur, pris sur le fait, n’en fut pas quitte pour quelques coups de fouet, qui lui furent appliqués de main de maître, il fallut entrer en arrangement chez un grenetier voisin, dont la boutique était encore ouverte : assis sur un sac d’avoine, celui-ci écouta la plainte, évalua le dommage et les intérêts, prononça très sagement sur les indemnités auxquelles les plaignants avaient droit, et se fit allouer un poisson d’eau-de-vie pour les frais d’arbitrage. Fort bien jugé, me disais-je à moi-même, en continuant ma promenade ; si cette affaire de foin eût été portée devant un tribunal, les procureurs et les huissiers en auraient mangé bien des bottes.

Au détour de la rue de l’Arbre-sec, à quelques pas de la fontaine, je vis une patrouille qui réveillait un homme étendu sous une porte cochère, où il était établi de manière à faire croire qu’il avait l’habitude d’un pareil domicile. Celui-ci trouva très mauvais qu’on troublât son sommeil ; on lui demanda son nom : « Je m appelle la Riffardière, répondit-il avec fierté en se mettant sur son séant ; je suis artiste, et, qui plus est, poète ; je loge ici, parce que cela me convient, et qu’il n’y a point de loi qui défende à un citoyen de coucher dans la rue ; or donc, et en vertu de l’article 5 de l’acte additionnel, qui garantit à tout Français sa liberté individuelle, j’ai le droit de continuer mon sommeil » ; et il se recoucha. Je me joignis à la patrouille pour lui faire entendre qu’il dormirait plus commodément sur le lit de camp du corps-de-garde. « Prétend-on me faire violence, reprit-il du ton de Mirabeau à la tribune ? je proteste contre toute arrestation arbitraire, et je déclare que je ne sortirai d’ici que par la puissance des baïonnettes. » Le caporal qui commandait la patrouille, honnête mercier de la rue Montorgueil, se croyant déjà dans le cas prévu par nos constitutions, sur la responsabilité des fonctionnaires publics, n’osa rien prendre sur lui, et laissa le nouveau Diogène ronfler à son aise en plein vent.

Dans la rue des Poulies, un gros homme était arrêté devant une maison à sept on huit étages, qu’il ne pouvait se faire ouvrir ; je l’abordai poliment, et je n’eus pas de peine à m’apercevoir qu’il avait trop bien soupé pour ne pas aspirer à retrouver son lit. Il était, disait-il, organiste de paroisse, et revenait de fêter un Saint-Isidore de ses amis. Je n’ai jamais vu de dépit plus comique que celui de cet honnête bourgeois, à l’idée de passer la nuit à la belle étoile ; il frappait du marteau, des pieds, et des mains à la porte de l’allée, sans pouvoir se faire entendre d’une portière qui logeait au sixième étage, et qu’il avait oublié de prévenir. Mon homme, dans l’excès de son désespoir, allait, venait, pirouettait sur lui-même, et criait de toutes ses forces en appelant les locataires par leurs noms. Ceux-ci se mirent aux fenêtres, les uns en riant, les autres en jurant ; toute la rue fut bientôt en rumeur. Les malédictions des époux réveillés, les cris du musicien, auxquels se mêlaient les aboiements des chiens du quartier, augmentèrent le vacarme, et finirent enfin par éveiller la portière, qui vint ouvrir, en donnant au diable tous les organistes du monde. Peu à peu, tout rentra dans l’ordre rue des Poulies, et je n’entendis plus que les murmures confus du gros homme, qui se perdirent insensiblement vers le sixième étage de la maison.

J’étais en face de l’Oratoire, quand une vieille femme, qui sortait en sanglotant d’une allée voisine, me pria de lui indiquer un apothicaire ; nous n’étions pas éloignés de la pharmacie de M. Cadet ; je l’y conduisis, et j’appris d’elle, chemin faisant, que son maître était un ancien employé de la ferme générale, dont la fortune était assez considérable, et la santé, depuis six mois, assez chancelante pour avoir déterminé ses deux neveux à venir habiter avec lui. Une attaque d’apoplexie menaçait en ce moment les jours du vieillard ; le moindre retard dans l’application des remèdes devait amener la mort du malade ; et c’est elle, elle que l’âge et les infirmités accablent, qui se traîne avec tant de peine, que les deux jeunes gens, occupés à se partager la succession de leur oncle mourant, envoyaient chercher des secours qui, sans doute, arriveraient trop tard. Je confiai la bonne vieille aux soins du favori d’Esculape, et je m’éloignai en formant des vœux pour qu’ils ne fussent pas sans succès.

Au détour de la rue Croix-des-Petits-Champs, je trouvai un homme, en bonnet de nuit et en robe de chambre, qui cherchait, au clair de la lune, à découvrir le numéro des maisons ; cet honnête bourgeois, dont la figure grotesque ne peut se rencontrer dans aucune autre ville du monde, était en quête d’une sage-femme, dont sa jeune épouse avait, me dit-il, le plus pressant besoin. Dans sa manière de m’apprendre qu’il allait devenir père, il entrait un peu de vanité, mais il s’y mêlait aussi quelque chose qui ressemblait à de la surprise. Je l’aidai dans sa recherche, et nous parvînmes à mettre la main sur le cordon de la sonnette de la sage-femme, qui ne se fit pas attendre dix minutes. Ce bon mari me remercia gracieusement, et peu s’en fallut qu’il ne m’invitât au baptême. Nous cheminâmes quelques moments ensemble ; et tandis qu’il retournait en toute hâte au logis, donnant le bras à la Lucine parisienne, la vieille gouvernante, que j’avais laissée chez le pharmacien, revenait, de son côté, avec le garçon apothicaire, muni de tous ses médicaments. Ils rencontrèrent, au même point, deux ambassadeurs chargés de missions bien différentes : l’un venait annoncer au mari qu’il avait un héritier de son nom, et l’autre (l’un de ces neveux qui avaient chargé une vieille femme impotente d’aller chercher des secours), accourait lui-même, pour éviter de grever la succession d’une dépense que la mort de son oncle rendait inutile.

J’étais arrivé sous les arcades du Palais-Royal qui retentissaient encore du bruit de l’orchestre du bal des Étrangers, des ris immodérés des danseurs, et des imprécations des joueurs. Quelques factionnaires parcouraient d’un pas mesuré ces longues galeries, en comptant les quarts-d’heure de l’horloge, pendant que d’autres sentinelles, d’une profession moins honorable, se promenaient mystérieusement, et prenaient note de tout ce qu’elles voyaient, ou même de ce qu’elles ne voyaient pas, afin de grossir le rapport du lendemain. Des cris m’attirèrent du côté du Perron : une violente dispute s’était élevée entre un militaire et un élève en chirurgie, au sujet d’une Hélène qui attendait avec assez d’indifférence l’issue d’un combat dont elle devait être le prix. La garde, arrivée presque aussitôt que moi sur le champ de bataille, mit fin à la querelle en s’emparant de la beauté en litige.

Je sortis du Palais-Royal, et j’errais depuis une demi-heure dans les rues adjacentes, sans avoir rencontré un être vivant ; comme j’approchais de la place des Victoires, la sentinelle du poste de la Banque, confié à la garde nationale, me cria : Qui vive ? du plus loin qu’elle m’entendit venir. La réponse Ami, bourgeois que je m’empressai de lui faire, ne la satisfit pas, et l’on m’ordonna militairement d’avancer à l’ordre. Je sais tout ce qu’on doit de respect et d’obéissance à la consigne ; je ne balançai pas à m’y soumettre ; j’entrai au corps-de- garde ; dix ou douze chasseurs de la deuxième légion étaient groupés autour d’une table, et achevaient un bol de punch ; le chef du poste, qui dormait sur un banc, se réveilla pour m’interroger ; il me demanda ce que je faisais, à deux heures du matin, dans les rues de Paris ; je répondis que je travaillais à un article de journal ; cette vérité avait si bien l’air dune mauvaise plaisanterie, que le commandant donnait déjà ordre de me conduire à la préfecture de police ; fort heureusement pour moi, je fus reconnu par mon tailleur, qu’on venait de relever de faction, et on me mit en liberté.

Je m’applaudissais, en continuant mon chemin, du zèle et de la sévérité que déployait la garde nationale pour la sûreté des citoyens, lorsque, au coin de la rue de Cléry, deux hommes d’assez mauvaise mine m’engagèrent à prendre la rue voisine ; je demandai à ces gens-là de quel droit ils me prescrivaient ma route. L’un d’eux me présenta un pistolet sans me contenter de cette mauvaise raison, je me mis à crier Au voleur ! Au même instant, mes deux coquins, par un cri d’argot, donnèrent l’éveil à leurs camarades, occupés à travailler une boutique de bijoutier, à quelque distance de là, et la bande entière prit aussitôt la fuite. Les instruments de leur industrie, la pince, le trousseau de rossignols, et la lanterne sourde étaient restés sur le lieu du délit ; je crus devoir prévenir le propriétaire du danger qu’il avait couru ; dans un moment toute la maison fut sur pied ; on envoya chercher un commissaire, qui reçut ma déposition.

En suivant le chemin qu’avaient pris les voleurs, je rencontrai dans le haut de la rue Montmartre un chiffonnier qui grattait, en sifflant, le ruisseau dont il suivait le cours, une lanterne à la main. Je m’informai de lui s’il avait vu les coquins dont j’avais troublé la fête. « Ce ne sont pas mes affaires, me répondit-il d’un ton délibéré ; je gagne ma vie à ma manière, et je laisse les autres gagner la leur comme ils l’entendent. — Vous faites, mon ami, un métier qui ne doit pas vous rapporter beaucoup. — J’ai soixante ans, mon bon monsieur ; vous voyez bien qu’on peut y vivre. Il est vrai que je suis en même temps commissionnaire-crocheteur. Informez-vous de moi au coin du faubourg Montmartre ; Joseph, n°2077. — Vous n’avez jamais fait d’autre état ? –- Si fait, dans ma jeunesse j’ai porté la livrée ; mais, en vieillissant, j’ai senti la dignité de l’homme et le besoin de l’indépendance. — Vous êtes bien pauvre pour être libre. — Connaissez-vous beaucoup de riches qui soient plus libres que moi ? Au moyen de mes deux métiers, la moitié de mon temps m’appartient. Quand j’ai fait une bonne journée, je me repose la nuit ; quand j’ai fait une bonne nuit, je passe la journée sans rien faire. — Mais que pouvez-vous gagner à gratter les ruisseaux ? — Tantôt plus, tantôt moins ; une ou deux pièces de monnaie, un petit bijou, une bague, un bracelet ; on trouve toujours quelque chose ; il ne faut que chercher… » En quittant ce philosophe des rues, dont la conversation m’amusa beaucoup, je fis en sorte qu’il ne regrettât pas le temps que je lui avais fait perdre.

Déjà l’aube commençait à brunir les étoiles ; les épiciers ouvraient leurs comptoirs, et préparaient la liqueur du cassis pour l’ouvrier matinal. Je regagnais mon logement. Une dernière aventure m’arrêta sur le boulevard Italien, au coin de la rue de… (la discrétion est ici nécessaire). Je vis un jeune homme sortir d’un jardin, en escaladant la muraille ; je n’oserais pas assurer que ce fût un voleur. Dans tous les cas, il avait quelque intelligence dans la maison, car je vis distinctement une jolie petite main qu’on lui tendait par dessus le mur, et qu’il baisa d’une manière très respectueuse. Son cabriolet l’attendait ait coin de la rue Neuve-Lepelletier. A l’air endormi du domestique, à l’impatience du cheval, je jugeai que la nuit leur avait paru plus longue qu’à leur maître.

Je rentrai chez moi au point du jour, et je me fis attendre pour déjeuner. Le silence et le regard accusateur de madame Guillaume ne me laissèrent pas douter un instant qu’elle ne fût instruite de ma sortie nocturne. Je n’ai pas cru devoir provoquer une explication ; mais j’aurai grand soin de lui faire lire demain cet article, pour la rassurer sur l’emploi de ma nuit du 28 au 29 avril 1815.

Étienne de Jouy (1764-1846) – Oeuvres complètes – Tome 5 avec des éclaircissements et des notes – 1815

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