Promenade légendaire dans le quartier Mouffetard

En s’avançant vers le bourg, on était d’abord frappé de la physionomie particulièrement barbare de ce quartier : c’était un réseau inextricable de ruelles étroites, tortueuses, sombres et puantes ; ruelles toutes ouvertes sans logique, glissantes à défier un équilibriste et percées de distance en distance d’immondes culs-de-sac et de hideux carrefours. Enfin, sur ce sol ainsi coupé, on voyait s’élever des ravins de maisons à façades vermoulues, ratatinées-et rabougries, des masures dont les lucarnes donnaient asile à tous les vents ; des abris, en un mot, dont pour la plupart la pluie avait pourri le bois, gauchi les planches et rongé la toiture. Ajoutons encore à ce tableau deux ou trois carcans et une ou deux poternes ; groupons autour de ces lieux de supplice un populaire souffreteux, jaunâtre, déguenillé et bruyant, et vous aurez, lecteur, une idée de ce que voyait, en 14, 15 et 1600, le voyageur aventureux qui se hasardait dans ces parages infects.

 

Cependant, si ce voyageur, pour ramener son âme à de plus douces idées, allait se recueillir un instant sous la coupole byzantine de Saint-Médard, et qu’il vînt ensuite, le couvre-feu une fois sonné, parcourir de nouveau et solitairement ces tristes ruelles, peut-être leur aspect ne lui paraissait-il point alors dépourvu d’une certaine grâce et même revêtu d’un mystérieux attrait.

Si donc, la nuit venue, notre voyageur eût remonté la rue Mouffetard, en se dirigeant vers les abords de la place Maubert, bientôt, au travers des lézardes capricieuses de la porte Bordet, cette barrière depuis longtemps enjambée de Philippe-Auguste ; bientôt, dis-je, il eût aperçu la pointe de tourelles dévotes du grand couvent des Carmes et la cime des grands arbres de son jardin ; l’ombre lui aurait caché, en passant près des enclos des monastères, les hutte hideuses qui en salissaient le pied, et il n’aurait entrevu à leur faîte que les capricieux festons des créneaux gothiques, se découpant en silhouettes noires, sur le ciel bruni. Puis, en s’avançant toujours, il eût infailliblement entendu les chants du Job du moyen âge ; car pendant trente ans, dit la tradition, un pauvre reclus chanta les sept psaumes de la pénitence sur un fumier au fond d’une citerne, recommençant quand il avait fini, psalmodiant plus haut là nuit Magna voce per umbras ; aussi de nos jours encore, l’antiquaire va-t-il demander un souvenir de ces chants aux échos de la rue du Puits-qui-parle.

Enfin, et ceci est dans nos privilèges d’écrivain, si nous supposons que c’est par un beau soir de l’an 1440, que notre voyageur accomplisse sa mélancolique excursion, bientôt nous le verrons arrêté autour de la place Maubert, par une rumeur toujours croissante et par les feux de torches toujours plus nombreuses. L’aspect de la place, la scène qui s’y joue, ce désordre nocturne, cette foule ameutée, le coassement de ce peuple sautelant, les lueurs de ces torches rouges se croisant et jouant sur ces masses ondoyantes, puis, au milieu de ce cercle remuant, des huissiers de justice sans chaperon, nu-pieds, tenant chacun une torche ardente du poids de quatre livres, et demandant à tous pardon et miséricorde. Toute cette scène lui produira sans doute l’effet d’une mystérieuse vision ; mais au bruit sans cesse grandissant, à la lueur des torches toujours plus ardentes, le sentiment de la réalité revenant à notre héros, alors nous le verrons accoster, au milieu de ce mutin populaire, quelque belle ribaude de la rue Traversine ou quelque honnête gredin de la rue d’Arras, et lui demander le mot de ce sabbat ténébreux.

Ribaude ou gredin, fille d’amour ou tireur de laine, voici en substance, ce que devra nécessairement répondre la créature de 1440 :

« Nicolas Aimery, maître en théologie, s’est réfugié, on ne sait pourquoi, dans l’église des Augustins ; or, les huissiers que vous voyez là, ayant pour le quart-d’heure un pavé pour semelle, se sont avisés, malgré la défense des Augustins, de violer l’asile, pour se saisir de maître Nicolas. Mal leur en a pris, car les religieux ont de grands privilèges : ils ont menacé le prévôt, et M. le prévôt de Paris, pour adoucir les Augustins, a condamné les huissiers à l’amende honorable dont vous et moi, messire, nous régalons en ce moment. »

Cependant les torches s’éteignent, la foule se dissipe, la queue du cortège va bientôt disparaître derrière l’angle que forme sur la place le grand couvent, et sur cette place, agitée il y a un instant par une rauque multitude et toute embrasée par de fantastiques lueurs, tout est redevenu morne et ténébreux. Seule, une vacillante lumière brille encore derrière l’ogive étroite de la tourelle orientale des Carmes. Peut-être est-ce la lampe du moine érudit qui a si héraldiquement développé l’origine de son ordre ? Mais que ce soit ou non cet illustre savant qui veille, l’historien carme va néanmoins diriger ici notre plume.

Selon lui, son ordre descend en ligne directe du prophète Elle. C’est en raison de cette descendance, dit-il, que nous portons un manteau semblable à celui que ce prophète jeta du haut du ciel à son disciple Elysée. Ce point une fois constaté, l’auteur monacal range dans l’ordre des Carmes tous les prophètes successeurs d’Elie, tous les chefs de secte et tous les instituteurs de culte. Selon lui, Pythagore fut un Carme très célèbre, et Zoroastre un Carme très dévot. Les Druides de la Gaule étaient aussi des Carmes, et les Vestales de Rome n’étaient autres que des Carmélites.

Cependant, nous devons l’avouer, l’auteur montre quelque hésitation sur la question de savoir si le Christ a été moine de cet ordre ; mais toute réflexion faite, il se décide pour l’affirmative, et transforme résolument en Père Carme le divin Rédempteur de l’humanité.

Maintenant, nous allons souffler, pour la dissiper, sur l’ombre gothique que nous avions un instant évoquée, et ce sera d’autant plus à propos que sur la place où nous venons de l’abandonner, rien au monde, au XVe siècle, n’était plus dangereux que de s’y hasarder trop tardivement dans une nuit d’hiver.

A cette époque surtout, ce coin de Paris était redoutable à tout honnête bourgeois s’avisant de le parcourir à la belle étoile : les officiers du Châtelet et les sergents de la prévôté ne s’y aventuraient même qu’avec de grandes précautions, car les tortueuses ruelles qui s’infiltraient sur le sol boueux de la place Maubert, ainsi que des rigoles dans une mare, recélaient une effroyable quantité de filles d’amour, de bandits émérites, de coupe-bourse et autres variétés de cette espèce. C’est aussi dans les ruelles qui se perdent dans la rue Mouffetard ou, du moins, sont perpendiculaires, parallèles ou tangentes au tracé sinueux qu’elle parcourt, c’est dans ces obscures ruelles, disons-nous, que gîtaient les sorciers, les magiciens, les faiseurs de maléfices et les dénoueurs d’aiguillettes, dont, au dire de l’Estoile, le nombre s’élevait à plus de trente mille ; philosophiques professions qui se sont perpétuées jusqu’à nos jours, et qu’exploitent admirablement, au sein du quartier Notre-Dame-de-Lorette, sous le nom de tireuses de cartes, les nombreuses magiciennes du XIXe siècle.

Les femmes de notre époque, ainsi que celles de 1500, se montrent très avides de ces sortes de prophéties. Les hommes mêmes ne sont pas toujours exempts de ce faible. C’est à cause de cette crédulité constante pour les choses qui en sont peu dignes, que l’on a gratifié les Parisiens de l’épithète de badauds. « Le peuple de Paris, s’écrie Rabelais, est tant badaud, et tant inepte de nature qu’ung bateleur ou un porteur de rogatons assemblera plus de gens que ne le ferait un bon prédicateur évangélique. »

 

Oui, ce quartier, dans une partie notable de sa population, n’était en quelque sorte qu’une annexe à la Cour des Miracles. De ces ruelles sortaient tous les matins et revenaient gîter chaque nuit, ce tas de vagabonds et de mendiants, de filles d’amour et de sorcières, de voleurs et de débauchés, gueusant le jour et tuant la nuit, qui obstruaient, infestaient et pillaient tous les recoins du Paris de nos pères.

A toutes les époques, et cela se conçoit, ces pauvres quartiers ont fourni de nombreux contingents à la perturbation. A part les pittoresques bandits que nous venons d’énumérer, ce qui restait de place dans ce coin perdu de l’Université était occupé par une populace ignorante, misérable et presque constamment en lutte avec les besoins les plus criants. Or, il était facile de la soulever, soit en abusant de sa crédulité, soit par l’appât de quelque convoitise, en lui laissant entrevoir une trêve à ses souffrances.

Mais, outre les scènes accidentelles de désordre, dont jamais les occasions ne se faisaient longtemps attendre, il y avait encore des causes permanentes d’agitation, et qui ramenaient, pour ainsi dire, à périodes fixes, des tumultes sans fin et des scandales sans nom.

De temps immémorial, certains quartiers se léguaient leurs haines héréditaires. Ainsi, les habitants du faubourg Saint-Marcel étaient dans un état d’hostilité permanent avec ceux des faubourgs Saint-Jacques et de Notre-Dame-des-Champs ; ils se battaient, se mutilaient et se dévastaient à qui mieux mieux. La guerre allait même si bon train que le Parlement se vit obligé, pour intimider les batailleurs, de faire planter quatre potences sur les principales arènes du combat. La rue Mouffetard vit l’une d’elles se dresser fièrement sur son pavé.

Enfin, brochant sur le tout, les pages, les laquais, les écoliers perdus, les moines défroqués, les ouvriers en goguette, et les clercs du palais venaient là nouer et dénouer leurs éphémères liaisons et faire retentir l’air de leurs bachiques refrains.

Louis Berger – 1844