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Chauvelot bâtisseur - 1860

dimanche 22 juin 2014, par Léon la Lune

On a rarement vu un simple particulier se faire, lui seul, fondateur de bourgs ou de villages, et parvenir avec ses propres ressources et son activité intelligente à former des agglomérations d’individus, à bâtir des maisons, en un mot, à composer ce qu’on appelle des localités. Chauvelot est peut-être, sous ce rapport, une exception bien remarquable.

Quatre villages lui doivent leur origine : Plaisance, les Thermopyles, Malakoff appelé la Nouvelle-Californie, et Villafranca ; et chacun de ces quatre villages est toute une histoire à part dont les détails auraient un très-grand intérêt, si nous avions à les raconter ailleurs que dans un Guide. Toutefois, nous voulons en indiquer quelques-uns, afin que le lecteur puisse avoir une idée de la manière dont on fonde un village, au XIXe siècle, et des tribulations et des déboires qu’a à éprouver tout fondateur qui travaille pour le bien-être de ses semblables.

L’origine de Plaisance est due à une querelle qui s’était élevée entre un cultivateur et des habitants de Paris. Il y a trente ans à peine, tout le côté extérieur de l’avenue du Maine n’était composé que de terrains, les uns cultivés, les autres vagues. Au centre de ces terrains s’élevait le Moulin de Beurre, qui, selon une vieille tradition, avait été jadis le rendez-vous des chasseurs parcourant la plaine de Vanves et de Montrouge, jusqu’au Terrier-des-Lapins qui subsiste encore, et où ils venaient chercher le repos de la chasse et une nourriture réconfortante après leurs longues courses à la suite du gibier.

A cette époque, les guinguettes, ni les restaurants n’existaient pas encore. Aux environs du moulin étaient des champs de blé.

Un de ces champs était surtout foulé par les passants qui, de l’avenue du Maine se dirigeaient du côté de Vaugirard et de Vanves.

Malgré toutes les précautions que prenait le cultivateur, les promeneurs de Paris ne manquaient pas d’y tracer un sentier qui bientôt devenait un chemin que suivaient tons les passants. Un jour, le fermier voulant protéger sa propriété, se prit de querelle avec des individus qui persistaient à suivre un chemin qui devint plus tard le chemin de l’Ouest, qu’ils prétendaient être publié contre leur adversaire qui soutenait le contraire.

La discussion, fort vive, s’animait de plus en plus et allait tourner au drame, lorsque par hasard intervint Chauvelot que ses affaires appelaient vers ces lieux. Il lit comme dans la fable de l’Huître et des deux plaideurs -, il donna raison au fermier qui défendait ses droits de propriété ; il donna encore raison aux passants qui, n’ayant pas devant eux de chemin plus direct pour aller du côté de Vanves, prenaient celui qui leur était indiqué par la nature des lieux ; et en même temps les blâma de causer des dommages à la propriété d’autrui.

Mais comme cette décision ne devait ni ne pouvait contenter personne, il résolut d’acheter une partie de ces terrains, d’y tracer des rues déjà indiquées par l’instinct humain, puisque l’endroit paraissait être un affluent pour la population qui venait dans Paris et pour celle qui en sortait, et, enfin, d’y bâtir un village.

Cette idée conçue dans son esprit fut mise immédiatement à exécution. Le propriétaire de tous ces immenses terrains était M. de Perceval. Il se rendit immédiatement auprès de lui, et après avoir tracé les limites d’une certaine quantité de terrain, il les acheta incontinent un prix discuté et convenu. Par cette acquisition, Chauvelot rendit un service signalé à tous les habitants des quartiers de la barrière du Maine et de celle de Montparnasse, car il ouvrit un accès du côté de Vanves où ils ne pouvaient arriver que par des chemins détournés. Aussitôt on vit s’élever autour du Moulin-de-Beurre de nombreuses constructions ; une vingtaine de grandes rues furent ouvertes par ses soins ; enfin, par ses soins aussi le nom de Moulin-de-Beurre d’origine féodale, fut changé en celui de Plaisance, plus vrai et plus euphonique. Nous avons visité cette belle et jolie localité où chaque pierre, chaque moellon rappellent le nom de Chauvelot et ce qu’il s’est donné de peines pour la créer et lui donner une importance relative. Pourquoi son nom n’est-il pas porté par quelqu’une de ses rues qui témoigneraient, au moins, que l’ingratitude à l’égard du fondateur n’est pas entrée dans les cœurs de ses habitants ?

Si l’origine de Plaisance est due à une querelle, celle de Malakoff et de la Californie est le résultat d’un mal de tête. Lorsque Jupiter, dit la fable, enfanta Minerve, ce fut à la suite d’un mal de tète. Le père des dieux, se sentant de grandes douleurs névralgiques, fit appeler Vulcain et lui ordonna de lui fendre le cerveau. Ce qu’exécutant ce dernier, la déesse en sortit tout armée de pied en cap. Sans vouloir le moins du monde comparer Chauvelot à Jupiter, nous dirons que le fondateur de Plaisance, travaillé de la maladie de la construction et ne voulant pas s’arrêter à un commencement de bâtisse, avait acheté à cette même époque d’autres terrains en dehors des fortifications, dans le territoire de Vanves. Le prix avait été conclu sans même que ces terrains eussent été visités par l’acquéreur.

Or, il advint qu’un jour, souffrant d’un mal de tête et voulant se rendre compte de son acquisition, Chauvelot, se dirigeant sur les lieux, trouva qu’il avait fait une fort mauvaise affaire sous le rapport de la nature du sol. Des terrains graveleux, remplis de fondrières et ne renfermant que peu ou point de terres végétales, ne pouvaient offrir à la spéculation que des chances problématiques de bénéfices, sinon des pertes réelles. A cette époque, on avait découvert les placers de la Californie ; on sait tout l’engouement du public pour cette contrée de l’or, où tout le monde, disait-on, faisait fortune. Le terrain que venait d’acheter Chauvelot était couvert des roues des carrières et renfermait de la pierre en abondance ; sa première pensée fut de lui donner une nom de circonstance, et par analogie il l’appela la nouvelle CALIFORNIE du moellon et de la pierre. Dès ce moment, il ne se laissa pas effrayer par l’insuccès d’une spéculation hasardeuse. Il prit le sol tel que la nature l’avait fait, le fit remuer, transporter, et après une série innombrable de travaux de toute sorte, il dompta en quelque sorte la nature rebelle. En peu d’années, il éleva la Tour Malakoff avec son établissement champêtre, et traça tout autour les rues qui devaient être bordées de constructions, pour s’appeler bientôt la Nouvelle-Californie. En prenant lui-même l’initiative, on vit successivement accourir à son appel des propriétaires, des industriels, des négociants, des ouvriers, qui avec son concours élevèrent des bâtisses et se construisirent pour eux et leurs familles plus de quatre cents maisons, plus confortables les unes que les autres.

Ce titre de fondateur de Malakoff et de la Nouvelle-Californie fut rehaussé encore par une quatrième fondation, qui ne laisse point d’avoir, comme les précédentes, une origine toute étrange. De Plaisance à Malakoff, par la rue de Vanves, la partie intermédiaire était occupée par des terrains qui, quoique à proximité de la ligne de Versailles et du mur d’enceinte, ne laissaient pas que d’être inutilisés. Cette fois, ce fut par une circonstance tout originale que Chauvelot combla la lacune qui existait entre les trois villages qu’il avait fondés, par la création de celui de Villafranca. En 1859, MM. Lehec et Levé, propriétaires de terrains, abordant le fondateur de Malakoff, pendant une de ces courses journalières qu’il exécutait dans l’intérêt de ses affaires, lui firent la proposition de leur payer une bouteille de bordeaux. Chauvelot, qui ne refuse jamais une politesse lorsqu’elle lui est demandée avec convenance, s’exécuta avec toute la grâce qui le distingue. Comme c’est en buvant le Falerne que les affaires se traitent, disait Horace, le poëte épicurien des Romains, ce fut le verre en main et en présence d’un flacon du médoc qu’une partie des terrains où s’élève Villafranca furent acquis. Une fois l’acte signé, la première préoccupation de Chauvelot se dirigea vers ce but : fonder un quatrième village.

Il se mit aussitôt à l’œuvre. Des rues tracées, des places indiquées, des maisons construites de distance en distance constituèrent une nouvelle localité, qui augmente et s’agrandit tous les jours, et à laquelle il donna, en souvenir de la guerre d’Italie, le nom de la ville où fut signé, en 1859, le célèbre traité de paix entre l’Empereur des Français et celui d’Autriche. C’est ainsi qu’à procédé, dans toutes les créations de ses villages, le fondateur de Malakoff, c’est-à-dire par le souffle de l’inspiration et l’entraînement de son ardent patriotisme.

Guide à la tour Malakoff et à la Californie parisienne : rendez-vous de la bonne société aux portes de la capitale / par H. Castillon,... ; sous la direction de M. Chauvelot

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