Le paradis – 1825

Le paradis ! ce titre étonne le lecteur. Qu’a de commun, se dit-il, le paradis et ses douceurs ineffables avec la ville de Paris et ses usages ? Patience, vous allez le savoir. Le paradis dont je vais vous entretenir n’a rien de commun avec la Terre promise, ni même avec le paradis de Mahomet, bien qu’on y puisse aisément rencontrer des houris dont la mission est presque la même que celle des beautés qu’a créées la brillante imagination du hardi fondateur de l’islamisme. Il s’agit tout simplement du paradis des théâtres parisiens. Je n’oserais affirmer que ce soit précisément un lieu de délices : le plaisir qu’on y vient chercher pour les yeux est presque toujours pris aux dépens de l’odorat. Les petites maîtresses et les élégans de ces régions supérieures, ne font guère usage des parfums qu’on débite chez Lubin [1] et Fargeon ; et je ne voudrais pas répondre qu’on y connaît autrement que de nom le plus commun des cosmétiques, la bourgeoise eau de Cologne. Toute étiquette est bannie du paradis ; on s’y conduit avec une grande liberté, on y parle de même, et l’on n’y connaît pas le choix des expressions ; c’est là qu’on appelle un chat un chat ; il semble que l’élévation du lieu porte à la renonciation des vains usages de ce monde, et qu’il y soit permis de tout dire : si la liberté était quelque part, ce serait là qu’on devrait l’aller chercher. Pourquoi faut-il que ce soit aussi la place habituelle des assureurs de la sûreté publique : le moyen de rêver la liberté en présence des gendarmes ? Un habitué du paradis se déshabille sans crainte jusqu’à la chemise, quand la chaleur de la température est telle qu’on suffoque presque dans les étages inférieurs : il s’agit pour lui d’échapper à l’asphixie ; la simplicité toute primitive des indigènes y autorise une foule de licences ; permis à chacun de prendre l’attitude et le costume qui lui conviennent, même le costume qui se rapproche le plus de celui du paradis terrestre........ L’essentiel est de ne pas froisser la liberté individuelle de ceux qui vous entourent en cherchant à voir à leurs dépens. C’est là le seul crime qui ne soit pas toléré. L’injure ne se fait jamais attendre de la part de la personne lésée ; et de l’injure à la menace et au geste, il n’y a jamais que la plus légère distance. Dans les loges, où se rend le beau monde, on a vu des spectateurs mécontens se disputer entr’eux et risquer l’outrageant soufflet ; au paradis on n’échange que des coups de poing ; cela fait plus de mal, mais la blessure morale saigne bien moins longtemps et n’exige pas impérieusement du sang. Un coup de poing en appelle un autre ; tout peut finir là. Mais un soufflet !........ ce que c’est pourtant qu’avoir la main ouverte ou fermée ! [2] On critique au paradis tout comme à l’orchestre et dans les loges ; les jugemens qu’on y porte sont empreints d’une énergique franchise, et valent souvent mieux que les phrases pleines de réticences, de prétention ou de malice des soi-disant connaisseurs. On y conserve une sorte de décorum dans la manière de s’exprimer sur le compte des acteurs en réputation ; ainsi, par exemple, on ne dit pas brutalement au boulevard : Marty, Frénoy, Frédéric, Moëssard ou Gobert ; mais bien M. Marty, M. Frénoy, M. Frédéric, M. Gobert, M. Moëssard : [3] Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’on n’a pas les mêmes égards pour les actrices, et qu’on dit la Dorval, l’Adèle Dupuis, etc. Dans les idées du peuple, un homme a toujours beaucoup plus de droits à la considération qu’une femme. Ces gens-là seraient capables de dire monsieur l’exécuteur des hautes-œuvres et la Dubary. II y a tel vieil habitué des paradis du boulevard dont l’érudition mélodramatique est immense, dont la mémoire est chargée non seulement des titres, mais du sujet de chacune des pièces qu’on a représentées depuis trente ans. Il vous citera Arlequin avalé par la baleine, c’est le Diable ou la Bohémienne, le Château du Diable, et vingt autres chefs-d’œuvre. Qu’il parle, et pourvu que ce soit pendant un entr’acte, on fera cercle autour de lui, on l’écoutera en silence et comme un oracle. Et qu’on ne s’imagine pas qu’une mauvaise pièce y soit appréciée à l’égale d’une bonne : le peuple juge aussi bien les comédies dont on le régale pour son argent, et les comédiens qui les représentent, qu’il juge l’autorité et ses actes visibles. Rien ne manque au paradis, excepté peut-être certaines superfluités à l’usage des gens riches, et dont on est si fier deux étages plus bas. Là, point de lorgneurs, de lorgnons, de lorgnettes ; on a rarement la vue basse quand on n’a pas le moyen de se procurer le superflu. Mais des marchands de comestibles circulent librement, et font un grand débit de leurs marchandises. Au paradis, on mange impunément jusqu’à du boudin et des saucisses ; quelquefois même le hareng voyageur ne craint pas de s’y montrer, malgré l’odeur qu’il exhale dès qu’on l’approche du feu. Pour l’ordinaire, on se contente de poires, de pommes, de marrons et de châtaignes. Les loges inférieures reçoivent vingt fois dans chaque soirée la preuve de ce que j’avance. Malheur à l’élégant qui réclamerait pour lui, voire même pour une femme ; sa voix se perdrait dans le désert ; la police laisse tout faire ; de là-haut on peut prononcer toutes les injures, pousser toutes sortes de cris, excepté des cris réputés séditieux. Les agens de l’autorité souffrent que les propos les plus grossiers soient tenus à haute voix ; ils semblent n’être là que pour assurer le repos de ceux qui n’y viennent jamais. L’amour pénètre partout ; on file aussi des intrigues dans le paradis ; plus d’une innocente spectatrice, venue seule en ce lieu, s’en retourne en compagnie........ Que faire à cela ? détourner les yeux comme on y est trop souvent forcé aux places que fréquentent les gens qu’on veut bien appeler comme il faut. J’ai souvenance d’une vieille anecdote arrivée il y a beaucoup d’années, et qui caractérise assez bien les mœurs de l’époque (celle de la régence) ; le lieu de la scène est au paradis. Trois dames de la plus haute naissance, dont l’inconduite (aujourd’hui sans exemple) était telle qu’elles avaient juré de ne pas dépasser l’Age de vingt-cinq’ ans, s’amusaient très souvent à parcourir les plus mauvais lieux ; elles appelaient cela, comme Don Quichotte, aller à la recherche des aventures. Une des trois se trouvait un soir seule, sous le costume le plus simple et le moins décent, au paradis du théâtre d’Audinot. Pendant le spectacle elle est accostée par un jeune prestolet, qui, se voyant encouragé, cherche à se bien mettre dans les bonnes grâces de la dame, et s’y prend si heureusement qu’il réussit à plaire. Il avait de l’esprit ; la grande dame n’en manquait pas ; elle répond à ses pressantes agaceries, à ses amoureuses déclarations, et l’on convient, selon l’usage, de se retirer ensemble. A la fin du spectacle, le jeune homme offre le bras à son inconnue, on descend, et sous le péristyle du théâtre un grand laquais en livrée s’approche de la feinte grisette, et lui dit : « Madame la duchesse, faut-il faire avancer votre voiture ? » La dame, sans se troubler, répond affirmativement........ Le prestolet, confus, croyant (avec quelqu’apparence de raison ) qu’il avait été pris pour dupe, offre de se retirer. On le prie de n’en rien faire ; il s’excuse. On persiste. Voulant se tirer en homme d’esprit de cette situation embarrassante, il dit, en otant son chapeau à Madame la duchesse de *** (car c’était bien elle) : « Madame, au paradis nous sommes égaux, mais ici bas chacun son rang. » Louis Gabriel Montigny (17..-1846) - Le provincial à Paris : esquisses des moeurs parisiennes - 1825

Notes

[1] Le premier de ces deux parfumeurs demeure rue Sainte-Anne, le second rue de Cléry. Ce dernier a l’honneur de parfumer plusieurs tètes couronnées ; les produits de se » fabriques sont nombreux et fort estimes. [2] Ceci me rappelle un conte qui m’a été fait : « Un ministre , qui a été long temps à la tête d’une des plus grandes et des plus importantes administrations du royaume, venait de faire donner la décoration de la Légion-d’honneur à un employé de ses bureaux, expéditionnaire d’une grande habileté, qui peignait fort bien, et que Son Excellence chargeait ordinairement d’écrire ses billets d’invitation pour dîners, bals, etc., etc. Un jour le bruit courut que le nouveau chevalier avait jadis reçu un soufflet dont il ne songeait pas à demander satisfaction. Ce bruit, répandu à dessein par des envieux, parvint aux oreilles de l’Excellence ; elle en fut indignée, et manda l’expéditionnaire. Après lui avoir témoigné toute sa colère, le ministre arracha de sa propre main la croix de la boutonnière du pauvre diable, et lui donna vingt-quatre heures pour se justifier. Le commis, tout confus, ne sut d’abord que répondre ; il y avait effectivement dans l’histoire de sa vie quelque chose qui ressemblait beaucoup à ce chef d’accusation. Il ne perdit cependant pas courage, prit congé de l’Excellence, fit des démarches auprès de plusieurs de ses amis, et revint, dès le lendemain de grand matin, prier le ministre de recevoir sa justification. Après ce qui s’était passé, l’homme d’état ne pouvait refuser cette faveur à son subordonné. Celui-ci fut introduit sans retard, comme une solliciteuse de distinction. « Voici, dit en entrant l’employé à son terrible accusateur, avec la plus noble fierté, voici, Monseigneur, une preuve complète de la fausseté de l’accusation sous laquelle on voudrait faire succomber mon honneur. » En même temps il présenta un papier que le ministre s’empressa de lire : c’était un certificat en bonne forme, dûment signé de six de ses camarades, chevaliers comme lui, attestant qu’ils se trouvaient là quand le digne expéditionnaire avait été frappé ; que les doigts du brutal qui s’était permis cette infâme action, se trouvaient fermés au moment où il l’était porté à un aussi coupable excès, et que, conséquemment, l’infortuné avait reçu un coup de poing et non un soufflet, ce qui est bien différent. Le ministre n’avait rien à répondre à cela. Il rendit à l’employé la décoration qu’il lui avait arrachée, fit doubler ses appointemens, et lui promit de tenir son premier enfant sur les fonds baptismaux. [3] Noms de plusieurs acteurs recommandables des théâtres où l’on joue le mélodrame.

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