Les zoulous de Paris – 1881

Les zoulous

On se rappelle que les Folies-Bergères exhibèrent, dans l’hiver de 1880, une troupe de Zoulous choisis parmi ceux qui avaient lutté contre l’Angleterre.

Ces Africains superbes obtinrent un grand succès de curiosité, et, ayant fait recette, firent place à d’autres attractions. Paris alla voir les Zoulous, mit leurs portraits dans les journaux illustrés, puis, selon son habitude, s’occupa d’autre chose.

Les Zoulous furent oubliés.

Cependant un drame étrange, émaillé de quelques scènes de comédie, se passait alors dans la petite rue Montholon, rue baignée d’ombre, mystérieuse, où la chanson de deux ou trois blanchisseuses met seule un peu de gaieté vers les trois heures de l’après-midi.

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Le jour même du départ des Zoulous, deux d’entre eux vinrent à tomber malades. En proie à la toux, marmiteux, navrés, on les mit en fiacre, et l’un de leurs cornacs attitrés vint les conduire dans un petit hôtel de la rue Montholon. Nos deux Zoulous ne manquaient pas d’argent. Malheureusement, la convalescence venue, un mauvais plaisant du quartier eut l’idée de les conduire, un dimanche, au Moulin de la Galette.

Le soir, ils revinrent de là fort gais, roulant dans leurs grands yeux profonds une flamme joyeuse, à moitié morts d’ivresse d’ailleurs. Quelque Vénus de Montmartre, déesse qu’on adorait en chambre garnie, avait dû les initier sans doute aux mystères de notre paganisme parisien, car les anciens compagnons du roi Cetliwayo ne possédaient plus à eux deux que l’ironique somme de trois francs !

Les bonnes âmes du quartier s’émurent. Or, justement, une troupe américaine était en voie de formation dans nous ne savons plus quelle agence.

Le plus jeune des Zoulous fut engagé. Revêtu de son costume national, il quitta Paris.

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L’autre, demeuré à l’hôtel, comprit ce qui se passait.

Peu à peu, il se mit à rôder dans le voisinage ; il avait trouvé amusant, le grand enfant du désert, de passer son après-midi au square Montholon.

Là, mélancolique, timide, en proie aux sourires des bonnes d’enfants, aux goguenardises de l’épicier du coin, le malheureux Zoulou s’assoupissait dans un mutisme sauvage, regardant par contenance, implacablement, le groupe superbe d’Antonin Mercié : Gloria victis, placé au milieu du square.

Nous habitions alors la rue Papillon ; le Zoulou était notre voisin. Plus d’une fois, nous le surprîmes qui marchait rapidement, triste comme un Abencerage, dans les allées du square, non loin des groupes d’amour sculptés par Mme Claude Vignon.

Il faisait peine à voir, tout efflanqué, grêle comme un faucheux, tremblant de froid sous son feutre crasseux et sa mauvaise veste européenne. C’était pourtant ce qu’on lui avait donné chez un fripier, en échange de son bouclier de bois durci et de ses belles plumes de guerrier barbare ; Par bonheur, un marchand de marrons vint, un jour, établir son échoppe dans l’un des coins du square. Le Zoulou se mit à voisiner avec lui et fut sauvé !

Le nouveau square de la place Montholon

Le marchand de marrons, comme tout Auvergnat qui se respecte, avait un frère établi marchand de bois et de charbon dans la rue Blanche. Il conduisit là l’ancien habitant des kraals, l’ancien soldat de la garde de Cettiwayo.

Il fut convenu que le Zoulou couperait, le matin, d’énormes bûches et qu’on l’emploierait, dans l’après-midi, à porter des provisions d’eau chez les clients. Tout de suite, le pauvre diable eut sa pitance assurée. D’une force herculéenne, il s’acquittait à merveille de son ouvrage. Plusieurs fois, nous le vîmes, en passant devant la boutique, fendre son bois avec courage, l’âme tout à la besogne, la conscience en repos.

Le marchand de marrons - Agence Meurisse - 1933

L’autre jour, nous avons encore aperçu le Zoulou du square Montholon.

C’était au Papillon bleu, pittoresque cabaret, ainsi baptisé parce qu’il se trouve à l’encoignure de la rue Bleue et de la rue Papillon. Un verre de vin à la main, le Zoulou riait en montrant ses dents blanches.

Il parle maintenant un français très intelligible et se fait expliquer volontiers les formalités qu’il faut accomplir pour se faire naturaliser Français.

Peut-être même, un jour, sera-t-il électeur et patenté. Entre nous, je crois qu’il ne tardera pas à envoyer des bouquets à Mlle Gélabert.

Dernier détail : son patron, l’Auvergnat, lui fait user ses vieilles vestes.

1881.

Tancrède Martel (1856-1928) – Paris païen – 1888

Aux origines du jazz : des Minstrel’s à Paris en 1850, salle des Porcherons, 29 rue Cadet sur le magnifique site “Autour du Père Tanguy”