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Alfred de Caston, polytechnicien, faiseur de tours de cartes, professeur de mnémotechnie, illusionniste, voyageur, écrivain...

samedi 21 avril 2012, par Léon la Lune

Alfred de CastonAlfred de Caston (1821-1882) : Célèbre prestidigitateur, ancien élève de l’École polytechnique, membre de la Société des gens de lettres, né Antoine Aurifeuille, en 1821. Il a publié quelques ouvrages traitant de sa science spéciale. (Dictionnaire des pseudonymes, recueillis par Georges d’Heylli - 1887)

Il a également écrit un Traité d’arithmétique en 1859 et laissé son nom à des formules mathématiques de factorisation.

Il fut aussi l’ami d’Alexandre Privat d’Anglemont avec qui il partagea la même voyante, une amie de Gerard de Nerval !

Dans ses Petits mémoires littéraires, parus en 1892, Charles Monselet décrit ainsi cette étonnante "figure" de l’époque :

« D’où venait le vicomte Alfred de Caston ? Ou ne lui a jamais connu ni père, ni oncle, ni frère, ni cousin. Il s’est toujours promené seul à travers le monde. Sur ses cartes on lisait : Ancien élève de l’École polytechnique.

Je crois que sa famille était de Tonneins, en Guyenne ; du moins, je le lui ai entendu dire. D’un autre côté, je lis dans un de ses ouvrages, Constantinople en 1869 : « Né en Amérique, ce qui me familiarisa tout jeune avec l’idée des grands voyages... »

Au physique, un homme fortement constitué, extraordinairement brun ; de gros yeux noirs, tout ronds, d’une remarquable fixité ; le verbe haut ; une aisance d’élocution qui devenait facilement de la faconde. Il était un de ceux qui, selon une expression populaire, ne se lassent pas de tenir le crachoir, La première fois qu’il fit parler de lui, ce fut comme capitaine de mobiles, lors de la révolution de 1848.

Cette crise passée, il s’essaya obscurément dans le journalisme, jusqu’au moment où, cédant à sa véritable vocation, il se décida à se produire en public sous la double qualité de faiseur de tours de cartes et de professeur de mnémotechnie.

Son succès fut très grand. De l’aveu de tout le monde, il était supérieur dans ses exercices. Encouragé, il visita l’Allemagne, la Russie, l’Angleterre. Il gagna beaucoup d’argent, ce qui lui faisait écrire plus tard :

« Je n’ai pas à me plaindre de mes contemporains ; pendant quinze ans, ma mémoire et mon intelligence m’ont rapporté quelque chose comme un joli million, que j’ai eu, selon le point de vue où l’on se place, la folie ou le bon esprit de semer par les villes et les chemins, ce qui fait que je me trouve aujourd’hui juste aussi riche qu’en 1855, alors que je donnais ma première conférence historique à l’hôtel d’Osmont. »

Alfred de Caston

Alfred de Caston s’exprimait ainsi à Constantinople, où il séjourna pendant plusieurs années et où, patronné plus ou moins officiellement par le général Ignatieff, il parvint à fonder une revue politique et littéraire. Pour lui, c’était le comble de tous ses vœux, car il détestait son métier d’amuseur, il en rougissait, il ne l’exerçait qu’à la dernière extrémité et sous la pression de la nécessité.

Une autre de ses manies était de faire des vers à tout propos et de les déclamer hors de propos. Méry, qui se plaisait à tous les tours d’esprit et d’adresse, l’avait connu à Bade et lui avait adressé une épître luxueusement rimée, selon son habitude. Ce fut cette épitre qui perdit le vicomte de Caston, en lui donnant le goût de la poésie, à laquelle il était resté étranger jusque-là.

En dépit de ces petits travers, c’était un bon garçon, franc et obligeant. On n’a pu lui reprocher que d’être légèrement raseur. Mais est-ce un crime ?

A l’époque du siège de Paris, on lui donna un grade dans la garde nationale. Je le rencontrai un jour, triste et maigri ; c’était à ce moment de disette extrême où la population manquait de tout, même de pain.

— Ah ! mon pauvre Caston, est-ce vous ?

— Vous le voyez, dit-il en serrant d’un cran son pantalon.

— Il y a un tour aujourd’hui que vous ne pourriez pas faire, continuai-je en souriant mélancoliquement.

— Il est bien question de tours, ma foi ?... Et pourtant, je vous ferais encore tous ceux que vous voudriez.

— Non, non.

— Mais si ! s’écria-t-il en se révoltant.

— Eh bien !... faites-moi une omelette dans un chapeau.

Il avait gardé, à travers tous ses voyages, la marque parisienne. En vertu de la loi des semblables, il s’était lié avec Timothée Trimm, une autre physionomie de ce temps-là. C’était un spectacle curieux de les voir tous deux, dans une voiture de louage découverte, cheminer vers le bois de Boulogne. L’un, Timothée Trimm, enguirlandé d’une vaste chaîne d’or, avec des pantalons démesurément larges, le cigare aux lèvres, renversé tout entier sur les coussins, le regard perdu, dédaigneux de la rumeur de popularité qu’il soulevait sur son passage...

L’autre, le vicomte Alfred de Caston, coiffé d’un chapeau à ailes retroussées, engouffré dans une pelisse russe, cadeau d’un prince quelconque, — à ce qu’il répétait. Tous les deux étaient décoratifs, et celui qui leur aurait dit qu’ils n’étaient pas distingués les aurait plongés dans le plus complet abasourdissement.

Pauvre Caston ? C’est le même homme que j’ai revu, à Nice, au café de la Maison-Dorée. Quelle décadence ! II se traînait, mais il parlait toujours et récitait toujours ses vers. Il a dû passer avec un hémistiche sur les lèvres.

On a de lui plusieurs volumes, en prose heureusement ; les meilleurs sont les Tricheurs et les Marchands de miracles.

Le plus beau jour de sa vie fut celui où il réussit à être nommé membre de la Société des gens de lettres. Ce jour-là, il crut avoir tué l’escamoteur. »

Charles Monselet a également décrit une virée dans Paris de Timothée Trimm accompagné de son tailleur...

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Affiche de music-hall avant lettre pour le théâtre Robert-Houdin représentant un illusionniste - 1888

Le "Dr." J. Ochorowicz décortique un tour du vicomte ("De la suggestion mentale", publié en 1885 et disponible sur Gallica) :

« Je suis allé à une représentation « extraordinaire » d’un certain « vicomte de Caston » qui faisait des tours de mémoire et de prestidigitation, improvisait des vers, lisait sans le secours des yeux et devinait les pensées.

Ce fut une séance vraiment intéressante pour un psychologue. Je ne parlerai pas des trucs ordinaires, quoique — je le dis en toute franchise — c’est là une étude que je recommande sincèrement à tout physiologiste qui s’occupe de l’hypnotisme en général et de la suggestion mentale en particulier. La magie blanche est l’œuvre d’une application ingénieuse de la psychologie de l’attention, des associations involontaires, de l’illusion et des mouvements réflexes — plutôt, que de l’habileté physique. Le grand prestidigitateur de l’hypnotisme, c’est l’Inconscient de Hartmann. Il faut savoir le prendre par la queue pour ne pas être sa dupe.

Mais ce qui mérite d’être mentionné ici, c’est une série de tours, basés uniquement sur l’association des idées. On sait que, par un subterfuge fort simple, il est possible de forcer une personne à choisir une carte voulue parmi plusieurs autres. On n’a qu’à dérouler rapidement devant ses yeux le jeu de carte, de manière que la carte prédestinée soit la seule bien visible. Vous escamotez ainsi la perception du sujet, qui choisit machinalement la carte suggérée. Notre prestidigitateur psychologue a développé cette méthode, en l’appliquant aux opérations purement mentales ; après avoir préparé un certain nombre d’enveloppes cachetées et contenant un mot écrit à l’avance, tel que « rose », « diamant », « nègre », etc., il entamait une conversation spirituelle avec le public. En causant de multibus rebus et quibusdam aliis, il s’arrêtait juste au moment où l’association la plus proche et la plus inévitable était celle d’un des objets prédestinés. Puis, faisant un tour habile, il revenait d’un autre côté à la même association, non exprimée, et demandait brusquement à une personne, qu’il jugeait bien absorbée dans ses machinations, de penser à un objet quelconque.

Elle choisissait toujours l’objet suggéré.

Il n’avait qu’à demander ensuite, auquel des trois règnes minéral, végétal ou animal appartenait l’objet choisi, pour être sûr du succès et prouver à la personne intéressée, que sa pensée s’est inscrite d’elle-même dans une lettre cachetée.

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Stanisława Tomczykówna et Julian Ochorowicz (Photo : Czwarty Wymiar)

Comme l’expérience que je viens de décrire n’est qu’une utilisation consciente d’un processus mental, qui se reproduit journellement et machinalement dans la vie commune, il s’en suit, que dans un grand nombre de cas, le milieu psychique de l’assemblée suffit pour expliquer de coïncidences inattendues entre les pensées de l’expérimentateur et celles de ses sujets. Coïncidences d’autant plus étonnantes qu’on connaît moins le mécanisme inconscient de ces suggestions, mentales, si vous voulez, mais qui n’ont rien à faire avec la transmission de la pensée. Depuis ce temps, je suis d’avis que. dans une expérience de suggestion mentale réussie, il y a toujours deux questions à élucider. La question : « Comment le sujet a-t-il pu deviner la pensée ? — n’est que la seconde ; tandis que la première consiste à savoir : « Comment l’expérimentateur est arrivé à choisir une pensée plutôt qu’une autre ? » Ce n’est qu’après le rapport intime de ces deux processus, qu’on peut juger la valeur scientifique de l’expérience.

Toutes les fois que plusieurs personnes s’entretiennent pendant un certain temps, il s’établit entre leurs intelligences un enchaînement réciproque. Il suffit alors à un observateur habile de s’isoler par la pensée du mécanisme involontaire, de l’embrasser mentalement par un aperçu général, pour prévoir quelquefois l’objet, qui dans quelques instants va occuper l’attention des assistants. C’est le même mécanisme qui fait que, souvent, dans une société, deux personnes émettent simultanément une même pensée, ou posent une même question. Mieux on connait son monde et mieux on réussit dans cette « clairvoyance » psychologique. »

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